Critique de l’exposition Matière noire de Martin Désilets à la galerie bigaignon
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Trace d’un noir

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Devant Matière noire, je ressens un amour profond pour le noir. Le noir non pas comme absence, mais comme concentration ultime, comme lieu de mémoire et de vertige. Le travail de Martin Désilets m’émeut par sa rigueur silencieuse et par l’humilité avec laquelle il embrasse l’immensité de l’histoire de l’art pour mieux la dissoudre. Chaque état de l’œuvre est une respiration lente, une invitation à ralentir, à regarder autrement, à accepter que la beauté puisse frôler l’effacement. J’admire profondément cette démarche patiente, presque méditative, qui transforme la saturation des images en une matière dense, sensible et infiniment poétique. Matière noire n’est pas seulement une exposition : c’est une expérience du temps, du regard et de la finitude, portée avec une justesse et une profondeur rares.

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L’exposition Matière noire de Martin Désilets est actuellement visible à la galerie Bigaignon et le restera jusqu’au 7 mars. Cette présentation offre une occasion rare de mesurer toute la profondeur de son processus minutieux et l’intensité immersive de son travail. Les visiteurs sont invités à ralentir, à s’approcher des subtiles variations des surfaces superposées et à réfléchir à l’interaction entre accumulation, disparition et mémoire qui structure l’ensemble de l’exposition. Cette intensité tient aussi à la manière dont la technique devient pensée. Le travail de Martin Désilets repose sur un protocole rigoureux, conçu comme une quête au long cours. Il s’agit de photographier, une à une, les œuvres visuelles modernes et contemporaines conservées dans les musées et les fondations, puis de les superposer dans un même fichier numérique jusqu’à atteindre le noir complet. Ce geste, à la fois simple et vertigineux, s’inscrit dans une logique d’accumulation extrême, structurée par des étapes précises qui dictent l’évolution de l’œuvre.

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À mesure que les images s’additionnent, la surface se densifie. Chaque nouvelle strate absorbe un peu plus la lisibilité des œuvres sources. Le noir n’apparaît pas comme une décision formelle immédiate, mais comme le résultat d’un enfouissement progressif. Il faut une quantité vertigineuse d’images pour que la matière s’opacifie véritablement. À chaque ajout, un nouvel état de Matière noire est généré, rendant perceptible l’avancée du processus tout en soulignant son caractère fondamentalement inachevé.

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Ce protocole transforme profondément l’acte photographique. L’image cesse d’être un outil de capture ou de reproduction pour devenir un geste d’épuisement. À force de superpositions, la photographie se nie en tant qu’image identifiable et bascule vers une forme de densité pure. Ce qui subsiste n’est plus une archive lisible, mais une matière compacte, chargée de mémoire, où chaque œuvre est présente sans pouvoir être reconnue.

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Le noir qui en résulte n’est jamais uniforme. Il est travaillé, stratifié, traversé de variations subtiles qui témoignent du temps long nécessaire à son élaboration. La surface conserve les traces du processus, les marques d’une lente décantation. L’image initiale ne disparaît jamais complètement ; elle persiste sous forme de tensions, de résistances, de légers accidents qui animent la matière et empêchent toute fixité.

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Le rapport au support et à la lumière joue un rôle essentiel dans cette expérience. Selon l’angle du regard et la distance, la surface absorbe ou renvoie différemment la lumière. Le noir s’ouvre, se referme, se dérobe. Le regard n’est plus souverain : il doit s’adapter, se déplacer, accepter de ne pas tout saisir immédiatement. La technique engage ainsi le corps autant que l’œil, transformant la perception en une expérience lente et active.

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Sa démarche rappelle également certaines pratiques photographiques contemporaines qui interrogent l’archive et la saturation visuelle, comme celles de Gerhard Richter dans ses séries photographiques brouillées ou de Tacita Dean avec ses films d’archives superposés. Ici, la photographie cesse d’être documentation pour devenir matière et mémoire, un geste proche du « palimpseste » où chaque image est enfouie dans la suivante. Dans un monde saturé par l’image numérique et le flux constant des réseaux, Désilets propose un contrepoint radical. Là où l’art contemporain tend souvent vers l’immédiat et le spectaculaire, Matière noire impose lenteur et contemplation. Le spectateur doit accepter de ne pas tout saisir, de se laisser absorber par l’accumulation et la disparition. Cette position dialogue avec un questionnement contemporain sur la surproduction d’images et la perte de lisibilité du monde visuel. Enfin, on peut situer son travail dans une perspective quasi méditative ou philosophique, proche de la notion de memento mori, de finitude et de temps suspendu, qui a été explorée par certains artistes conceptuels ou minimalistes. Ici, le noir n’est pas seulement une couleur ou une matière, mais un espace de conscience, de retrait et de contemplation.

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Ce travail repose sur une acceptation profonde du temps et de l’incertitude. La progression vers le noir se fait dans une temporalité étirée, presque rituelle. Chaque œuvre semble tenir dans un équilibre fragile entre maîtrise et abandon. En acceptant la perte partielle de l’image, Martin Désilets fait de la technique un espace de retenue et de silence. Le noir devient alors une matière habitée, dense, presque respirante, où le visible n’est jamais donné comme évidence, mais toujours à éprouver.

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Matière noire se déploie ainsi comme un espace de suspension. Le temps s’y épaissit, le regard s’y décentre, et l’attention se construit dans la durée. Dans cette économie du geste et cette exigence de lenteur, l’œuvre ne cherche pas à s’imposer, mais à persister.

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Lorsque l’on quitte l’exposition, rien ne s’impose, rien ne se fixe. Il reste une densité, une lenteur, une présence sourde. Matière noire continue alors d’agir, non comme une image, mais comme une trace.

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Il faut également saluer la galerie bigaignon pour la subtilité et l’audace de sa programmation. Proposer une exposition comme Matière noire, qui impose lenteur et contemplation dans un marché de l’art souvent tourné vers l’immédiateté et le spectaculaire, relève d’un vrai courage curatorial. La galerie parvient à créer un espace où l’expérimentation et la patience sont valorisées, offrant au public une rencontre rare avec une œuvre qui demande du temps et de l’attention, tout en affirmant sa singularité dans un contexte artistique compétitif. Cette confiance accordée à l’artiste et au spectateur mérite d’être soulignée.

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