Corps en tension
par Susanna Inglada
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Susanna Inglada
par Aad Hoogendoorn
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Dans l’œuvre de Susanna Inglada, le dessin refuse de rester immobile. Il déborde de la page, s’inscrit dans l’espace, projette des ombres et confronte le spectateur à des scènes d’une forte intensité psychologique et politique. Née en Espagne et installée aux Pays-Bas, Inglada a développé une pratique dans laquelle la figuration devient un terrain chargé de tensions : luttes de pouvoir, humour grotesque et négociations incertaines entre les corps.
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Sa récente exposition au Drawing Lab à Paris – une institution consacrée aux explorations contemporaines du dessin – a offert un contexte particulièrement propice à ses recherches spatiales. Des figures monumentales en papier découpé occupaient la galerie comme des acteurs suspendus dans une mise en scène théâtrale. Libérée du mur, la ligne dessinée devenait structurelle et presque architecturale. Les ombres prolongeaient les membres, multipliaient les gestes et formaient une chorégraphie secondaire qui se transformait au fil du déplacement des visiteurs dans l’espace.
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Dans l’ensemble de sa pratique, Inglada examine avec constance les systèmes d’autorité et de soumission. Ses figures hybrides – à la fois humaines, animales et architecturales – mettent en scène des rencontres ambiguës oscillant entre confrontation et absurdité. Des mains démesurées agrippent, des bras allongés dominent, des torses se fragmentent et se recomposent. Ces distorsions ne se contentent pas de dramatiser le corps : elles révèlent les mécanismes fragiles du pouvoir qui s’y inscrivent.
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L’exposition parisienne a encore accentué ces tensions. Ici, le dessin n’était plus seulement un médium de représentation, mais un instrument de confrontation spatiale et psychologique. En traversant l’installation, les visiteurs se trouvaient impliqués dans ses dynamiques instables, pris entre les rôles de spectateur et de participant.
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Dans la conversation qui suit, Inglada revient sur son parcours artistique, sur l’évolution de sa relation à l’échelle et à l’espace, ainsi que sur les risques inhérents à la transformation du dessin en un environnement immersif et théâtral.
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Julia Palmeirao : J’ai été fascinée par votre travail la première fois que je l’ai vu à la foire Drawing Now, et j’ai été ravie que vous y receviez une reconnaissance, ce qui a conduit à votre exposition solo au Drawing Lab à Paris. Pouvez-vous nous parler de cette expérience – ce qu’elle a signifié pour vous et comment elle a influencé les œuvres que vous avez présentées à Paris ?
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Susanna Inglada : Merci beaucoup pour vos mots gentils ! Je travaille avec Maurits van de Laar depuis 2018. En 2019, il a commencé à présenter mon travail à Paris, presque chaque année, pour participer à la foire Drawing Now. Je voyais cela comme une excellente opportunité de montrer mon travail et de présenter un peu de son évolution chaque année. Chaque édition représentait un nouveau défi et une énorme opportunité. J’ai toujours été extrêmement heureuse lorsque Maurits m’appelait pour me demander si je voulais participer à la foire, et encore plus excitée lorsque nous étions acceptés les années précédentes.
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Je ne m’attendais jamais à être nominée, et encore moins à recevoir le prix. Je suis extrêmement reconnaissante envers le jury et mon galeriste. Avoir une exposition solo au Drawing Lab est une opportunité incroyable pour ma carrière, et cela m’a permis d’ouvrir un nouveau chapitre dans mon travail et d’être vue par le milieu artistique français. Exposer mon travail à Paris pendant plus que les cinq jours de la foire a été une chance énorme pour moi.
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L’espace du Drawing Lab n’est pas facile, mais dès que je l’ai vu, j’ai immédiatement eu une vision. Je suis très heureuse d’avoir pu utiliser l’ensemble de l’espace et créer une installation immersive.
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C’était aussi une excellente expérience de réaliser un petit catalogue de l’exposition et de pouvoir inviter un commissaire et une personne extérieure aux arts visuels à contribuer au catalogue et à proposer une autre lecture de mon travail. Ce sont tous deux des amis artistes dont j’admire le travail, et ils vivent dans des pays différents — l’un à Rome, et l’autre, originaire d’Iran, vivant en Allemagne. J’adore ce qu’ils ont écrit sur mon travail.
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Le soutien financier qui a rendu l’exposition possible a été un cadeau incroyable, et je suis reconnaissante envers tous ceux qui ont soutenu le projet. J’ai également été ravie que deux expositions à Amiens découlent du projet Drawing Lab, me permettant de montrer davantage mon travail et de collaborer avec le FRAC Picardie et la Maison de la Culture d’Amiens. Travailler étroitement avec la commissaire Joana sur ce projet a été une expérience très enrichissante.
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J.P. : Nous reviendrons sur votre exposition actuelle plus tard. Pour l’instant, pouvez-vous nous parler de la manière dont votre pratique a commencé par le dessin, alors qu’aujourd’hui vos œuvres occupent l’espace presque de manière sculpturale ? Comment cette transformation est-elle survenue ?
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S.I. : En réalité, j’ai commencé par la peinture, mais j’ai toujours trouvé que le dessin en dessous était plus intéressant que la peinture au-dessus. Avec le temps, j’ai commencé à réduire le médium, revenant à des lignes simples et à l’énergie brute qu’elles dégagent.
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À un moment donné, j’ai senti que le cadre du papier me limitait. Un jour, j’ai pris une paire de ciseaux et j’ai commencé à découper des fragments de mes dessins et à les déplacer dans mon atelier. Soudain, le cadre avait disparu, et les œuvres ont commencé à prendre vie.
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J’ai commencé à penser l’espace différemment. Mon atelier est devenu comme une scène. J’ai également ressenti une certaine nostalgie pour le théâtre – j’ai été comédienne pendant de nombreuses années avant de me consacrer pleinement aux arts visuels. D’une certaine manière, cette sensibilité théâtrale a commencé à entrer dans ma pratique visuelle, presque comme si je dirigeais des acteurs avec mes dessins.
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J’adore la platitude du dessin, mais je voulais jouer avec elle, presque la feinter. J’ai donc commencé à essayer de faire en sorte que le travail paraisse sculptural tout en restant plat.
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Susanna dans son atelier
par Saskia Hardus
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J.P. : Vous avez mentionné votre formation théâtrale – y a-t-il d’autres disciplines, comme la littérature, la musique ou la danse, qui continuent d’influencer votre langage visuel ?
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S.I. : Oui, absolument. La littérature, la musique et le cinéma sont des sources d’inspiration constantes pour moi, et particulièrement le cinéma. Un livre qui a inspiré une œuvre de cette exposition est Blindness de José Saramago. J’aime aussi les films qui ont une forte dimension psychologique ou qui explorent les dynamiques entre individus et systèmes sociaux.
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J.P. : Vos figures semblent souvent s’entrelacer dans des systèmes de domination et de soumission. Vos œuvres suggèrent des scènes de théâtre politique. Ces récits sont-ils construits à partir d’événements précis ?
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S.I. : Je m’inspire souvent de l’actualité et des événements contemporains qui me troublent. Je suis engagée dans la politique et les conflits sociaux, et j’essaie de réfléchir à ces situations et de comprendre pourquoi elles se produisent. Les expériences personnelles jouent également un rôle, tout comme les événements historiques récents de mon pays natal, l’Espagne – notamment la dictature et la guerre civile, et la manière dont leur héritage résonne encore aujourd’hui.
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Parfois, une œuvre commence comme une réaction à une émotion ou à un événement spécifique. Mais après cet élan initial, j’essaie de m’éloigner de la situation précise et d’orienter le travail vers des questions plus universelles. En ce sens, je pense que mon travail parle non seulement de politique, mais aussi de la condition humaine et de notre existence partagée.
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J.P. : La distorsion du corps est au cœur de votre langage visuel – membres allongés, torses fragmentés, anatomies hybrides. Que vous permet d’exprimer cette distorsion ?
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S.I. : La distorsion me permet de parler de la difficulté de vivre ensemble et de la complexité des relations humaines. Je m’intéresse à l’idée que l’identité n’est jamais fixe ni pure – elle est toujours mixte, stratifiée et en perpétuel mouvement.
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À travers le corps, j’essaie de montrer que les choses sont rarement en noir et blanc. Les réponses se trouvent souvent quelque part dans les zones grises, où coexistent contradictions et tensions. En ce sens, mon travail résonne avec des idées philosophiques qui remettent en question les identités stables et les binarismes clairs, et qui considèrent le « moi » comme quelque chose de relationnel et en constante transformation.
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Les corps fragmentés ou hybrides suggèrent également à quel point nous sommes tous interconnectés, comment nos actions et nos identités se chevauchent et s’influencent mutuellement. La distorsion devient alors un moyen de réfléchir à l’ambiguïté, à la tension entre l’individuel et le collectif, et à la complexité de la condition humaine.
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J.P. : On trouve aussi dans votre travail un humour grotesque, presque carnavalesque. Le voyez‑vous comme une forme de satire ?
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S.I. : Récemment, j’ai reçu un livre provenant d’une exposition à laquelle j’ai participé au Huis van het Boek à La Haye, un musée incroyable, soit dit en passant. Le livre est de Michel de Montaigne, Comment nous pleurons et rions en même temps. Il m’a beaucoup touchée.
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Je pense que l’humour est un chemin pour accéder à des pensées, des émotions et des sujets profonds. Grâce à l’humour, nous pouvons réfléchir à des sujets sérieux, voire douloureux, d’une manière qui reste accessible et immédiate. Je trouve cela fascinant, car cela permet à l’œuvre de se déployer sur plusieurs niveaux, mélangeant le grotesque et le réflexif, l’absurde et le profond.
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J.P. : À Drawing Lab à Paris, l’installation semblait particulièrement chorégraphiée. Comment l’espace a-t-il influencé l’exposition ?
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S.I. : J’aime toujours laisser l’espace façonner l’exposition. Lorsque j’ai découvert le Drawing Lab pour la première fois, j’avais déjà imaginé la pièce centrale, la forêt, et à partir de là, j’ai commencé à jouer chorégraphiquement avec l’espace, la narration et l’architecture, jusqu’à ce que tout s’articule harmonieusement.
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Pour moi, c’est la manière idéale de travailler : réagir à l’architecture, laisser l’espace guider la disposition et créer un dialogue entre l’œuvre et son environnement.
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J.P. : Les ombres ont joué un rôle important dans l’exposition, prolongeant et multipliant les formes. À quel point travaillez-vous consciemment avec l’ombre ?
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S.I. : Pour être honnête, les ombres me posaient auparavant problème, quelque chose que je ne savais pas contrôler. Mais je commence à les intégrer. Je pense qu’il y a tant à explorer dans la manière dont les ombres façonnent une œuvre.
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Jusqu’à présent, cela se produisait surtout par accident, mais ce sont ces moments dans la pratique où quelque chose commence à « crier » pour attirer votre attention. Maintenant, je commence à envisager d’apprendre à interagir avec les ombres, presque comme si je dansais avec l’œuvre, en les laissant devenir une partie active de la pièce.
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Caete ya! Mixed techniques on paper
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J.P. : Votre palette est souvent restreinte – principalement de l’encre noire sur papier blanc. Pourquoi cette économie de moyens ?
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S.I. : J’ai besoin de travailler avec une palette restreinte pour atteindre certaines émotions. Le papier coloré que j’utilise offre des possibilités limitées, et c’est à l’intérieur de ces contraintes que je cherche à faire émerger des émotions spécifiques.
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Ma palette a évolué au fil du temps, influencée par les lieux où j’ai vécu. Par exemple, lorsque j’ai déménagé aux Pays-Bas, je travaillais beaucoup avec la couleur (venue d’Espagne), mais j’ai progressivement évolué vers des tons de gris. Vivre à Rome a apporté à nouveau de la chaleur et de la couleur à mon travail, tandis qu’en Belgique j’ai commencé à expérimenter avec des tons pastel. Chaque lieu a laissé sa marque, façonnant ma manière d’utiliser la couleur, ou son absence, pour transmettre émotions et pensées.
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J.P. : L’échelle est fondamentale dans vos installations. Se tenir devant vos figures peut être confrontant. Comment déterminez-vous l’échelle ?
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S.I. : L’échelle est extrêmement importante. Comme vous l’avez dit, j’aime confronter le spectateur à l’œuvre, l’entourer et créer un sentiment d’être confronté. La plupart des figures sont plus grandes que la taille humaine, de sorte que le spectateur se sent petit à côté d’elles.
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J’utilise également l’échelle pour souligner le rythme de la narration et provoquer la réflexion. Par exemple, dans une installation récente, j’ai présenté des éléments à l’envers. Il s’agissait d’éléments naturels, donc la question devient : qui est vraiment « droit », le spectateur ou l’environnement ?
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J.P. : Vos installations impliquent souvent le spectateur dans les dynamiques de l’œuvre. Avez-vous observé des réactions surprenantes ou mémorables de la part des visiteurs ? Comment pensez-vous que la présence du public transforme la pièce ?
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S.I. : Je dis souvent que l’œuvre n’est activée que par le spectateur. Le spectateur devient le personnage principal de l’histoire. Je n’ai pas de pouvoir sur lui ; je peux seulement le guider à travers la manière dont je dispose les œuvres et comment j’imagine la narration se dérouler dans l’espace.
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J’adore regarder les gens se déplacer dans l’installation et découvrir le travail. Parfois, je vois qu’ils suivent le chemin que j’avais imaginé, et d’autres fois ils me surprennent en découvrant quelque chose que je n’avais pas remarqué moi-même. J’apprécie vraiment ces surprises.
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All Parts Of Us. Drawing Lab / 2026
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J.P. : En regardant votre parcours, qu’est-ce qui a le plus changé dans votre pratique ?
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S.I. : J’avais très peur de montrer, de parler ou de réfléchir à ce qui est personnel. Mais j’ai découvert que c’est justement dans le personnel que je suis la plus fidèle à moi-même. Depuis que j’ai laissé tomber cette peur et ouvert cette porte, mon travail est devenu plus fort pour moi.
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J.P. : Après cette exposition, vers où voyez‑vous évoluer vos recherches ? Y a-t-il de nouveaux matériaux, échelles ou espaces que vous êtes impatiente d’explorer ?
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S.I. : J’aimerais continuer à explorer la céramique et l’image animée, et peut-être travailler plus consciemment avec les ombres. Je fais également des expérimentations avec les textiles, et je rêve d’introduire du mouvement dans le travail.
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En même temps, j’élargis ma pratique à l’espace public, en explorant la possibilité de créer des œuvres qui puissent exister en extérieur et même devenir architecturales. Il y a beaucoup d’espaces que j’aimerais explorer, surtout les plus difficiles, car c’est souvent là que se produisent les découvertes les plus intéressantes.
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J’espère avoir d’autres opportunités comme celle du Drawing Lab, où je peux vraiment jouer avec l’espace et créer des œuvres monumentales. Je suis très enthousiaste à l’idée de créer de nouvelles œuvres et de développer de nouveaux projets. Je rêve aussi, un jour, de collaborer avec une production d’opéra ou de théâtre, et j’aimerais voir comment je pourrais également développer une publication.
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All Parts Of Us. Drawing Lab / 2026
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J.P. : Enfin, que signifie le risque dans votre pratique aujourd’hui ?
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S.I. : Pour moi, le risque consiste à essayer un nouveau médium, à expérimenter quelque chose d’inconnu et à sortir de ma zone de confort. Il s’agit d’explorer, de prendre des chances et de rester ouverte à la découverte de nouvelles possibilités dans le travail.
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J.P. : Merci !
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