Eglė Čekanavičiūtė.
Une visionnaire de la mode
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Eglė Čekanavičiūtė. Photo: Rasa Juškevičiūtė
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En regardant la collection printemps/été 2023 de Loewe où l’herbe poussait des manteaux et des vêtements, je repense, volontairement ou non, à la collection SEED présentée par la styliste lituanienne Eglė Čekanavičiūtė en 2011. Cette collection se distinguait par des silhouettes minimalistes créées avec des tissus organiques et bruts (sacs de pommes de terre, toiles de couture), et, grâce à la construction des vêtements, avaient des poches originales d’où germaient et poussaient diverses plantes. Dans cette collection, Eglė proposait déjà à l’époque une idée visionnaire sur la durabilité dans la mode, le consumérisme effréné de la société moderne et l’impuissance de l’homme face à la force de la nature.
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Eglė Čekanavičiūtė est une styliste, une enseignante à l’Institut Français de la Mode, prestigieuse école supérieure parisienne de la mode, et une femme intelligente, curieuse, articulée et inspirante. Elle vit et travaille dans la capitale mondiale de la mode, Paris, depuis plus de dix ans. Sa biographie professionnelle comprend nombre d’emplois dans les maisons de couture les plus célèbres du monde, du classique Christian Dior à la rebelle Maison Martin Margiela, et elle a travaillé avec des grands noms de la mode comme Phoebe Philo, Camille Miceli et John Galliano. Aujourd’hui, elle a accepté un nouveau défi en devenant styliste chargée de la Prêt-à-Porter pour la Maison Schiaparelli.
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Forte de son expérience au sein de différentes maisons de couture, Eglė a aussi précisé ses objectifs personnels. Constatant un comportement souvent irresponsable avec les ressources matérielles et humaines dans l’industrie de la mode, la styliste souhaite promouvoir l’idée d’une mode socialement responsable, écologique et éthique. En 2019, E. Čekanavičiūtė a fondé la marque de mode durable Gowns for sport. Dans cette interview, nous parlerons de son parcours créatif et de ses inspirations.
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Parlez-nous de votre côté artistique : pourquoi avoir choisi la voie de la création ? Vous vous souvenez peut-être du moment où vous avez ressenti le désir d’étudier la mode ?
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Je suis la représentante de la quatrième génération de couturiers, et ma mère Gražina Čekanavičienė, styliste et spécialiste de la construction de vêtements, est également ma collaboratrice active : nous développons divers projets ensemble. Sa tante était une couturière habile et mon arrière-grand-père Baltramiejus Vitas était passeur de livres, interdits en lituanien, pendant l’occupation russe en Lituanie, et tailleur. Depuis mon enfance, j’ai vu ma mère expérimenter avec les styles. Elle créait toujours quelque chose d’original pour elle et pour nous en s’habillant de manière intéressante et pas comme tout le monde. Je pense que cela m’a transmis le besoin de créativité, encouragé mon intérêt pour la mode et la recherche du style. Mon père n’est pas un artiste, mais sa passion est la musique, un monde très proche de la mode.
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Des études à l’Académie des beaux-arts de Vilnius, ensuite au Central Saint Martin’s College de Londres. Parlez-nous de vos années d’études. Comment elles étaient en Lituanie puis au Royaume-Uni ?
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À l’Académie des beaux-arts, j’ai acquis surtout des connaissances academiques, comme le dessin, la conception, la composition et l’histoire de l’art, qui m’ont donné une bonne base pour mes études à Londres. Au Central Saint Martins College of Design, nous avons été encouragés à laisser libre cours à notre imagination grâce aux archives de la mode et aux locaux historiques où les grands noms de la mode tels que John Galliano, Alexander McQueen et Vivienne Westwood ont étudié. De même, le brassage des cultures, des personnalités et des styles différents élargit les horizons et accroît la curiosité, ce qui oblige à expérimenter et à s’interroger sans cesse.
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Photo: Greta Slivskytė
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Votre talent a été immédiatement remarqué dès vos années d’études pour vos convictions esthétiques et idéologiques dans la sphère de la mode. Dans votre travail, vous parlez depuis longtemps de durabilité, vous analysez les notions de beauté et de laideur dans la mode, vous essayez de faire ressortir la personnalité et de donner la priorité au confort physique et psychologique de la personne dans un vêtement. Cela était contraire aux normes établies car une sorte d’esclavage humain par rapport au vêtement était courant dans le monde de la mode. Aujourd’hui, ces thèmes deviennent les aspirations de la mode contemporaine. Qu’est-ce qui a influencé votre relation visionnaire avec la mode ?
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Depuis mon enfance, j’aimais faire les choses un peu différemment et je n’étais pas contrainte par mes parents. À l’école, j’étais connue comme une artiste. J’ai simplement tendance à remettre en question les normes établies, surtout si mon entourage me dit qu’il n’en est pas satisfait, qu’elles ne correspondent pas à la réalité ou que moi-même je ne trouve pas ma place dans ces cadres. L’art a aujourd’hui un poids particulièrement important sur les questions politiques, sociales et écologiques. L’art peut obliger les gens à penser différemment et changer la situation. Facilement, avec la légèreté. La mode est pour moi l’expression artistique la plus proche du cœur car c’est aussi un métier, tout le monde porte tous les jours des vêtements et ceux-ci influencent notre première impression et nous aident à créer une expression de notre personnalité, et la mode touche les gens du monde entier.
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Votre expérience professionnelle dans certaines des plus grandes maisons de couture du monde est simplement stupéfiante : vous avez travaillé pour Burberry, Dior, Margiela, Céline, Nina Ricci, Lanvin, Lemaire, etc. Dites-nous un peu plus sur la façon dont ces expériences professionnelles ont élargi votre perception du monde de la mode et comment elles ont contribué à la formation de votre propre expression artistique.
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Toutes ces maisons de couture fonctionnent de manière très différente, et le fait d’en faire partie m’a appris à travailler avec différentes méthodes, regarder la beauté sous différents angles et à jamais cesser de me surprendre. Une chose essentielle qu’elles ont en commun est la plus haute qualité et l’exigence, j’ai donc appris à travailler avec le cœur, sans compter les heures et les croquis dessinés, à ressentir du plaisir à travailler et être poussée par la curiosité. Aujourd’hui, lorsque j’enseigne à la jeune génération des stylistes de demain, je sens des différences dans la manière de voir le travail : la plupart d’entre eux sont très pressés et veulent un effet rapide.
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Toutefois, il n’y a pas de miracle : plus on travaille, plus on devient un grand virtuose. Il y a peu d’exceptions à cette règle. J’ai également appris la fameuse règle du less is more (moins c’est plus) : ne pas trop en faire avec un design en dira beaucoup plus que d’en faire trop. Il est plus important de s’intéresser aux détails, à la sémiotique, au contexte. Je me suis moi-même rapprochée du minimalisme dans l’art et la mode, mais il est vraiment difficile d’obtenir un minimalisme original et de qualité.
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Quand avez-vous compris que vous vouliez créer une marque de mode personnelle ? Comment est née Gowns for sport ? Parlez-nous de la naissance de cette marque et de son évolution.
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En travaillant pour d’autres, j’ai vu ce que j’aime et ce que je n’aime pas dans l’industrie de la mode, j’ai noté les idées qui me venaient, j’ai mis de côté les photos qui me plaisaient et, après dix ans d’archivage, j’ai naturellement commencé à développer des modèles. De même, comme certains membres de ma famille sont dans le même domaine – ma mère, qui a quarante ans d’expérience et un atelier à Kaunas, et mon frère Linas, qui travaille avec les technologies de fabrication des vêtements -, j’ai décidé d’exploiter ce rare privilège. L’étincelle principale qui a donné naissance à Gowns for Sport a été mon observation constante de l’écart entre les tailles des vêtements, les normes de beauté et la réalité. Je suis perplexe face à l’élitisme de la mode concernant les formes et les tailles, ce qui oblige les gens à s’adapter et rentrer dans les formes à la mode de l’époque. Je souhaitais utiliser mes connaissances pour une mission qui permettrait aux femmes de toutes corpulences de trouver des vêtements élégants qui leur conviennent. Aujourd’hui, des marques de mode émergent peu à peu, censées promouvoir la diversité des corps, mais, en réalité, elles se limitent à un manteau oversize ou à des robes moulantes qui soulignent et sexualisent les rondeurs de la femme. Les décolletés profonds et les jupes courtes ne sont pas une tenue souhaitée par tout le monde. Un autre extrême est la robe sac qui cache toutes les courbes et les rétrécissements de la silhouette d’une femme. Une telle robe rend une femme sans forme. Il était intéressant pour moi d’essayer de créer un équilibre et de rechercher des lignes subtiles en fonction des différentes morphologies. Pour ce faire, j’ai utilisé un tissu ingénieux très apprécié et beaucoup testé : le jersey écologique recyclés en microfibres, habituellement utilisé pour les vêtements de sport professionnels, mais avec une application complètement différente et un résultat incroyable et moderne. Il est infroissable, donc pratique en voyage, et lavable en machine, ce qui est rare pour l’entretien des vêtements plus élégants.
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Comme vous enseignez dans l’une des plus importantes universités de la mode, l’Institut Français de la Mode, et que vous côtoyez régulièrement de jeunes créateurs débutants, vous devez probablement ressentir de façon très aigue ce côté vibrant de la vie et de la pensée de la jeune génération. Comment est cette génération qui arrive ?
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À l’Institut Français de la Mode, il y a des étudiants de 17 nationalités différentes qui sont très différents. L’un des traits communs de la jeune génération est peut-être son intérêt pour les outils et les technologies de la réalité virtuelle. Aujourd’hui, on parle beaucoup du design créé par l’intelligence artificielle. L’an dernier, ce qui a intrigué tout le monde, c’était les NFT. Il est intéressant de noter qu’il n’en est pas ressorti grand-chose, hormis quelques scandales liés aux droits d’auteur (par exemple Hermès). Lors de mes études, pas tout le monde n’avait d’ordinateur, tout était fait à la main sur papier, et aujourd’hui nous devons exiger des étudiants qu’ils impriment au moins leurs travaux. Nous ne limitons pas l’utilisation de la technologie, c’est un outil formidable pour accélérer le travail, mais nous encourageons également à ne pas négliger le dessin à la main et autres tâches manuelles. Après tout, un travail réalisé uniquement sur ordinateur, même s’il est bien fait, reste sec et sans âme.
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En parlant de la nouvelle génération et de la jeunesse, revenons une nouvelle fois à vos débuts créatifs. Qu’est-ce qui vous a le plus fasciné dans le monde de la mode lorsque vous avez décidé de suivre cette voie, et comment votre opinion a-t-elle changé aujourd’hui, après plus de quinze ans dans le monde de la mode ?
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Dès que j’ai pris cette direction et que j’ai découvert le travail de créateurs connus, mon style a beaucoup changé, c’est drôle de me souvenir que j’ai aimé Roberto Cavalli, mais d’un autre côté, pourquoi pas. Au début de mes études, j’aimais Galliano, puis j’ai perdu la tête pour McQueen et, après un certain temps, j’ai été attirée par l’underground belge et l’anti-mode : Margiela est devenu mon idéal en matière de design et de mentalité. Il m’est toujours proche, mais, après être passée par de nombreuses maisons de couture, j’aime aussi la neutralité du goût ou l’expérimentation de différents styles et l’éternelle remise en question de la beauté. Aujourd’hui, le sujet le plus pertinent pour moi est de savoir comment la mode peut aider les gens à mieux vivre et à ne pas être contraints.
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Eglė Čekanavičiūtė avec son fils dans l’atelier de sa mère.
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Parlons du travail et de la famille. Vous êtes mère de deux garçons. Je comprends que ces deux domaines de la vie vous inspirent et vous poussent à aller de l’avant et atteindre de nouveaux objectifs. Mais je sais aussi que c’est un travail quotidien important et avec des responsabilités, tant avec l’entourage qu’avec soi-même. Comment trouvez-vous un équilibre entre une vie professionnelle active et une vie personnelle tout aussi active ?
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J’essaie de tout accorder, mais je n’y parviens pas toujours. La famille et les enfants sont un phénomène naturel et évident pour moi, et bien sûr cela rend un peu plus difficile de jongler avec plus de choses, mais il est certainement possible d’équilibrer, et cela me donne même de la flexibilité et de la force. J’essaie de ne pas m’en vouloir lorsque cela ne marche pas. Je suis maximaliste et j’exige beaucoup de moi-même, mais il est impossible ou très difficile de tout faire bien, et ma santé mentale en souffrirait alors probablement.
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En préparant notre interview, une nouvelle réjouissante est arrivée comme une cerise sur le gâteau : votre dernier défi est la Maison Schiaparelli. Quelle est la mission qui vous y attend ?
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J’ai commencé il y a vraiment peu à travailler pour la Maison Schiaparelli. Je suis responsable du développement de sa ligne de prêt-à-porter car ils se concentrent désormais sur la haute couture. Mais, imperceptiblement, j’ai été entraînée dans les essayages de la haute couture. Je ne peux donc pas dire aujourd’hui comment mon rôle évoluera précisément dans cette maison de couture. J’ai seulement le sentiment que des défis stimulants m’attendent.
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Et pour conclure, comment imaginez-vous la mode de l’avenir ?
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La mode a toujours changé et continuera à changer. C’est la réalité qu’au même moment un grand nombre de personnes a envie de la même chose ou de la même couleur qui représente quelque chose de frais, une vie meilleure, une meilleure personne. Les modes sont toujours intéressantes à observer car, comme la publicité à la télévision, elles reflètent mieux que tout ce qui se passe dans la société du moment. Et le style personnel est éternel.
Une chose est sûre c’est que tout le monde aura besoin de vêtements, mais lesquels ?
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Pour moi, c’est le plus intéressant. Selon moi, il y a de plus en plus de tolérance pour la diversité dans le monde, et je veux croire qu’il y aura beaucoup plus de vêtements adaptés à cette diversité.
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L’interview originale a été publiée dans le magazine « Lamų slėnis«
Crédit photo: Greta Slivskytė, Rasa Juškevičiūtė, Ilmė Vyšniauskaitė
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