La Chambre d'Enfant par Mykolas Sauka : Un Voyage a travers le Bois et l'emerveillement

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Mykolas Sauka dans son atelier à Vilnius

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L’exposition La Chambre des Enfants par Mykolas Sauka plonge dans un univers aussi fascinant que troublant, explorant les intrications de l’existence humaine et du monde qui nous entoure. Sous son titre innocent se cache un monde loin d’être idyllique, où un voile de pureté semble envelopper les œuvres exposées. Les corps déformés et énigmatiques qui peuplent cet espace captivent le regard, amplifiant le contraste entre la sécurité apparente suggérée par le titre et la réalité étrange et complexe qui se déploie devant les visiteurs.

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Le titre de l’exposition, en apparence anodin, sert d’ironie poignante, suggérant un espace d’innocence tout en dévoilant une réalité plus sombre et plus énigmatique à une inspection plus approfondie. Cette juxtaposition reflète l’exploration par Sauka des dichotomies – beauté et laideur, pureté et corruption, création et destruction – toutes encapsulées dans les contours organiques de ses sculptures. Chaque pièce devient un microcosme de l’expérience humaine, résonnant avec des récits de vulnérabilité, de résilience et du passage inexorable du temps. En entrant dans cette pièce, nous confrontons nos peurs, nos bizarreries et nous réalisons que notre subconscient accepte parfois l’étrangeté comme un fait.

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Mykolas Sauka, sculpteur talentueux, insuffle la vie dans le bois à travers un processus artisanal ancien, fusionnant ainsi tradition et contemporanéité. La maîtrise de Sauka réside non seulement dans sa compétence technique mais aussi dans sa capacité à susciter des réponses émotionnelles et intellectuelles profondes à travers ses sculptures. Chaque pièce dans La Chambre des Enfants met au défi les spectateurs de confronter la fragilité et la résilience du corps humain, transcendant la forme physique pour explorer des questions métaphysiques et existentielles plus profondes.

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À travers des distorsions et des fragmentations délibérées, Sauka perturbe les notions conventionnelles d’intégrité corporelle, invitant à réfléchir sur la fluidité et l’impermanence de l’identité et de la physicalité.

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Au cœur de l’éthos artistique de Sauka se trouve son respect de la tradition tout en embrassant l’avant-garde. Ses sculptures, réalisées avec une attention méticuleuse en utilisant les techniques vénérables de la sculpture sur bois, résonnent avec les échos des anciennes traditions votives tout en se manifestant sous des formes contemporaines qui défient et provoquent. En infusant son travail de commentaires sociaux et d’interrogations philosophiques, Sauka transcende l’aspect purement esthétique, transformant ses sculptures en véhicules pour un dialogue sur les complexités de l’existence moderne.

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Inspiré par l’art religieux et ses représentations symboliques des corps et des organes – en lien avec la tradition votive sacrée, signifiant sacrifice, souhait, promesse – cette inspiration conduit l’artiste à explorer des thèmes de déformation, de mutilation et de transformation. Ses sculptures révèlent un monde où les altérations corporelles volontaires (comme la tradition des « pieds de lotus » en Chine, cultivée depuis le 10ème siècle) et les altérations involontaires (changements congénitaux et transformations) se mêlent, où la cruauté humaine coexiste avec la sainteté des parties du corps vénérées dans diverses cultures et traditions chrétiennes. Les sculptures de Sauka servent de pont entre passé et présent, tradition et innovation, offrant une exploration nuancée de l’intervention humaine dans les processus naturels. Ses œuvres incitent à la réflexion sur l’éthique de la modification corporelle, les limites de la représentation esthétique et les implications morales de la créativité humaine. En ce sens, Sauka invite les spectateurs non seulement à s’engager esthétiquement mais aussi à méditer sur les dimensions éthiques et existentielles de l’expression artistique.

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Les sculptures d’embryons, de jambes, de mains et d’autres parties du corps façonnées par Mykolas évoquent des parallèles avec les votives et les rituels anciens. Les votives sont documentées dans l’histoire de l’Église depuis le 5ème siècle. Généralement fabriquées à partir de métaux précieux, elles prenaient la forme de parties du corps humain (yeux, jambes, mains, etc.), souvent fixées à des images vénérées telles que des peintures miraculeuses, des statues, des autels ou des reliquaires. Ces votives étaient utilisées pour exprimer la gratitude, par exemple après avoir guéri d’une maladie ou survécu à une calamité. La forme de la votive correspondait à la grâce recherchée ou reçue de Dieu : un œil pour une vue guérie, des jambes pour un voyage sûr, des cœurs pour des questions d’amour. Les sculptures de Mykolas Sauka, en revanche, sont ascétiques, brutes et sans fioritures. Ainsi, son interprétation du « rituel du sacrifice » est austère, défiant, presque rebelle et assertive par nature. Comparée à la tradition ancienne, la sculpture contemporaine sur bois reflète une société en constante évolution, où les artistes repoussent les frontières de la tradition tout en préservant son essence fondamentale.

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Dans cette confrontation entre la sanctification du corps et les réalités cruelles de son altération, Sauka ne propose pas une critique de la religion ou de l’intervention humaine, mais plutôt une réflexion sur la représentation du corps et de sa beauté, voire de sa laideur. À travers ses sculptures énigmatiques et souvent troublantes, l’artiste crée un espace dépourvu de récit clair, invitant le spectateur à naviguer dans un monde ambigu où s’entremêlent l’esthétique et l’horreur.

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Mykolas Sauka. Photo : Augustinas Žukovas

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Pour Mykolas Sauka, la création artistique est un jeu, et La Chambre des Enfants évoque ainsi la vie dans toute sa complexité, avec ses mystères, ses plaisirs et ses secrets. Cette salle de jeu métaphorique devient un reflet de l’existence humaine, un lieu où innocence et ténèbres s’entrelacent, où chaque sculpture raconte une histoire sans mots mais chargée de sens et de questions sur notre humanité.

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La sculpture sur bois remonte traditionnellement à des millénaires et a été pratiquée dans de nombreuses cultures à travers le monde. Dans l’Antiquité, le bois était un matériau abondant et facilement accessible, en faisant un choix naturel pour la création artistique. Les artisans et sculpteurs utilisaient souvent des outils simples tels que des ciseaux, des gouges et des maillets pour façonner le bois en une variété de formes, des sculptures religieuses aux ustensiles ménagers et aux éléments architecturaux. Dans de nombreuses cultures, la sculpture sur bois revêtait une profonde signification rituelle ou religieuse. Par exemple, dans les traditions africaines, océaniennes et amérindiennes, les sculptures sur bois étaient souvent utilisées dans les pratiques cérémonielles, représentant des divinités, des ancêtres ou des esprits protecteurs. En Europe, au Moyen Âge et à la Renaissance, l’artisanat du bois était étroitement lié à la production d’œuvres d’art religieuses pour les églises et les cathédrales, avec des thèmes comme la vie de Jésus ou des saints. C’est dans cette tradition que s’inscrit le leitmotiv de Mykolas Sauka : un angelot baroque (angelo en italien – el puto ángel).

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De plus, le choix du bois comme médium par Sauka est délibéré, enraciné dans sa signification historique et son symbolisme culturel. Depuis l’Antiquité, le bois symbolise le renouveau, la transformation et la connexion spirituelle à travers diverses civilisations. Dans La Chambre des Enfants, ce symbolisme est palpable, chaque sculpture non seulement évoquant des récits personnels mais aussi faisant écho à des thèmes plus larges de mémoire collective et de patrimoine culturel.

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Au fil du temps, la tradition de la sculpture sur bois a évolué pour s’adapter aux changements sociaux, technologiques et artistiques. Dans le monde contemporain, des artistes comme Mykolas Sauka continuent de perpétuer cette tradition tout en apportant leur propre vision et leur style unique. Avec son talent exceptionnel, Sauka revitalise le bois en utilisant des techniques artisanales séculaires, fusionnant harmonieusement l’artisanat traditionnel avec des sensibilités modernes.

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La sculpture contemporaine sur bois embrasse une diversité de styles et de sujets, allant de l’abstrait au figuratif, de l’expressionnisme au minimalisme. Sauka intègre des éléments de son environnement contemporain, ainsi que des questions sociales et philosophiques, dans ses sculptures, créant ainsi des œuvres chargées de sens et de réflexion. Malgré ces évolutions, la tradition de la sculpture sur bois reste ancrée dans le savoir-faire et la créativité. Des sculpteurs contemporains comme Sauka puisent leur inspiration dans des thèmes universels tels que la nature, la spiritualité, l’identité et la condition humaine, tout en explorant de nouvelles formes d’expression et de techniques de fabrication.

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La Chambre des Enfants de Mykolas Sauka est une exposition profonde qui invite les spectateurs à réfléchir sur les complexités de l’existence humaine, se présentant comme un témoignage poignant du pouvoir durable de l’art à provoquer, défier et inspirer. À travers ses sculptures évocatrices, Sauka nous attire dans un royaume où innocence et ténèbres se mêlent, où tradition rencontre innovation, et où les frontières de la compréhension humaine sont étirées et remodelées. En naviguant dans cette salle de jeu métaphorique de l’âme, les spectateurs sont confrontés à des questions intemporelles sur l’identité, la mortalité et les mystères profonds de l’existence elle-même.

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Le texte a été écrit par moi et publié dans le catalogue de l’exposition ‘La chambre d’enfant’ de Mykolas Sauka, édité par la Galerie Olivier Waltman.

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Plus sur l’artiste:

www.galeriewaltman.com 

The Children’s Room

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Photo: Augustinas Žukovas