Échos du Passé et Figures du Présent
de
Roméo Mivekannin
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Roméo Mivekannin / Photo: Ulrich Lebeuf / Myop pour Liberation
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Dans le paysage de l’art contemporain africain et diasporique, Roméo Mivekannin occupe une place singulière. Artiste franco-béninois formé à l’ébénisterie, à l’histoire de l’art et à l’architecture, il explore depuis plusieurs années les zones de friction entre mémoire coloniale, iconographie occidentale et traditions spirituelles du Golfe du Bénin. Son œuvre s’inscrit dans une démarche à la fois archéologique et rituelle : elle exhume les récits occultés et les détourne par des procédés plastiques qui réactivent la charge symbolique des matériaux.
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L’usage de draps usagés, d’étoffes empesées, de teintures et de bains rituels n’est chez lui jamais purement esthétique. Il constitue un véritable protocole, presque liturgique, qui inscrit chaque œuvre dans une temporalité longue, traversée par les lignées familiales, les croyances vaudou et les mémoires traumatiques léguées par l’esclavage et la colonisation. En réinterprétant des images tirées de l’histoire de l’art européen, Mivekannin met en lumière ce que les représentations classiques ont relégué dans l’ombre : la présence des corps noirs, trop souvent invisibilisés ou instrumentalisés.
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Ces dernières années, l’artiste a développé de nouvelles séries qui témoignent d’un élargissement de son regard vers d’autres géographies coloniales et postcoloniales. Ses expositions récentes s’articulent autour de grandes installations textiles, de peintures sur velours noir et d’œuvres réalisées en collaboration avec des artisanats locaux. Elles mobilisent des archives photographiques, des cartes postales ou des images historiques recomposées pour questionner la manière dont les sociétés ont construit – et parfois figé – la représentation de l’“Autre”.
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Ce qui frappe dans l’évolution de sa pratique, c’est sa capacité à faire coexister l’intime et le politique. Chaque pièce devient un espace de négociation entre son identité personnelle, la mémoire collective et les structures de pouvoir qui ont façonné le regard occidental. En substituant son propre visage à celui des figures iconiques qu’il revisite, Mivekannin ne cherche pas à imposer un ego artistique : il s’inscrit dans la continuité des histoires qu’il cherche à réparer et propose une réappropriation visuelle qui dépasse la citation ou le pastiche.
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Sur la scène internationale, Roméo Mivekannin affirme une présence de plus en plus marquée grâce à des projets qui témoignent de la portée universelle de sa démarche. Ses expositions l’ont conduit en Afrique, en Europe et jusqu’à Madagascar, où il a conçu des installations monumentales mêlant textile, métal et iconographies issues d’archives coloniales. En Italie, il a présenté une série de peintures sur velours qui revisite la tradition picturale européenne en la confrontant aux héritages spirituels du Golfe du Bénin. En France, son travail a intégré des institutions muséales majeures, où ses étoffes rituelles entrent en dialogue avec le canon occidental, révélant les récits invisibles qui le traversent. Sa participation à des biennales et expositions internationales confirme l’intérêt croissant pour une œuvre qui, tout en s’enracinant dans une mémoire personnelle et spirituelle, interroge les constructions globales du regard et les histoires partagées entre continents.
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Aujourd’hui, son travail est pleinement reconnu au niveau international. Ses projets récents témoignent d’une volonté croissante d’inscrire son œuvre dans des contextes muséaux variés, tout en poursuivant une réflexion exigeante sur la place de l’image dans notre rapport au passé. Mivekannin n’est pas seulement un artiste qui revisite la tradition : il en reconfigure les fondements, obligeant le regardeur à envisager la peinture, la photographie et l’archive comme des espaces de lutte, de mémoire et de réinvention.
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J.P. : Roméo, vous êtes né à Bouaké en Côte d’Ivoire en 1986 et vous êtes le descendant de Béhanzin, dernier roi du Dahomey. Comment cet héritage familial influence-t-il votre vision artistique et votre engagement dans la déconstruction des récits coloniaux ?
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R.M. : Les représentations de Béhanzin et de la famille royale du Dahomey revêtent une importance particulière pour moi, car ma grand-mère était la petite-fille de Béhanzin. Ma recherche artistique s’est accompagnée d’une quête personnelle sur mes racines et mon identité. Cela a donné naissance à une série d’œuvres très importantes dans mon parcours, qui ont été exposées à plusieurs reprises dans des contextes géographiques variés, en Afrique, en Europe et dans la Caraïbe.
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J.P. : Vous êtes également doctorant en architecture à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier, avec une thèse portant sur Afrique postcoloniale et photographie contemporaine : espaces urbains / espaces invisibles. En quoi cette recherche académique nourrit-elle votre pratique artistique ?
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R.M. : Ma recherche académique se mêle étroitement à ma recherche personnelle et à ma pratique artistique. Tous ces aspects avancent de concert. La relation à l’espace invisible provient en partie de cette portion de l’histoire sur laquelle nous n’avons pas de visibilité, que ce soit pour des raisons techniques — l’absence d’images — ou pour des raisons psychologiques, comme une forme de déni.
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Les images d’archives issues de la période coloniale racontent souvent l’histoire du point de vue des vainqueurs. Elles constituent parfois la seule trace photographique de la vie et des personnes représentées. En me réappropriant ces images, je les complète, je les commente et je crée une nouvelle image.
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J’inverse ces images de plusieurs manières. D’abord du point de vue du regard : dans mes œuvres, c’est le regardeur qui est regardé et interrogé. Ensuite, j’inverse la manière dont on aborde ces images, souvent avec un regard curieux, anthropologique, hérité de la colonisation. Je construis alors un nouvel imaginaire qui insère ces images dans une discussion contemporaine. C’est une façon de déconstruire l’image et les idées qui lui sont associées et qui nous sont parvenues, consciemment ou non.
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Quand j’aborde ces images d’archives, je me demande comment relever la présence de ce qui a disparu. J’ai toujours été attiré par la question de l’invisible, et cette interrogation se retrouve dans mon rapport au sacré et à l’histoire.
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Série Les Modèles de l’histoire de l’art – Eleonora di Toledo d’après Bronzino, 2023, Bains d’élixir et acrylique sur toile libre, 168 x 137 cm.
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J.P. : Votre œuvre se distingue par l’utilisation de draps usagés, de batiks traditionnels et de toiles de jute trempés dans des décoctions et épices. Pouvez-vous nous expliquer la symbolique de ces matériaux et leur rôle dans votre processus créatif ?
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R.M. : J’ai une pratique pluridisciplinaire qui combine peinture, installation, céramique et d’autres médiums. Pour beaucoup de mes œuvres, j’utilise de vieux draps que je chine dans des brocantes en Europe, notamment des trousseaux de jeunes filles. Je trempe ces draps, chargés de vie et de passé, dans des élixirs provenant principalement du Bénin, eux-mêmes porteurs de magie et de spiritualité. C’est sur ce matériau, au croisement de l’Europe et de l’Afrique, que je peins des œuvres inspirées de l’iconographie occidentale.
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J.P. : Vous revisitez des chefs-d’œuvre de l’art occidental, tels que ceux de Rembrandt, Géricault, Delacroix ou Manet, en y intégrant votre propre image. Quelles significations attribuez-vous à cette substitution de visages et comment cela interroge-t-il les représentations historiques des corps noirs ?
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R.M. : L’autoportrait dans mon travail est un élément de transfert, comme un acteur qui devient le vaisseau du message qu’il porte. Je cherche à mettre en place une subversion et à déplacer le regard, en faisant écho aux compositions existantes.
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J.P. : Vous explorez la place des Noirs dans l’histoire de l’art et l’iconographie occidentale. Quelles réalités historiques cherchez-vous à mettre en lumière à travers vos œuvres ?
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R.M. : L’histoire de Béhanzin et du dernier royaume du Dahomey a été le point de départ de ma recherche artistique et personnelle. Cela a conduit à de nombreux chapitres qui questionnent, entre autres, la représentation des personnes noires dans l’art occidental, laquelle a joué un rôle central dans la construction de la psyché occidentale et mondiale. Aujourd’hui, cette manière de représenter les personnes noires dans l’art et dans l’iconographie — notamment la photographie — continue de façonner le regard contemporain à travers les œuvres et les images. C’est une dynamique que je questionne et à laquelle j’essaie d’apporter ma contribution dans une discussion globale.
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J.P. : Votre installation Atlas, présentée à Art Basel, critique les musées coloniaux et leurs héritages. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette œuvre et son impact ?
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R.M. : Avec Atlas, je poursuis depuis plusieurs années une réflexion sur l’héritage des grandes architectures européennes et américaines, telles que le Grand Palais à Paris, le Crystal Palace de Londres ou le musée de Tervuren à Bruxelles. J’ai choisi de dépouiller ces bâtiments de leur apparat pour n’en conserver que la structure primaire, les squelettes de métal forgé suspendus dans l’espace. Je souhaite ainsi révéler la nudité de ces monuments, habituellement symboles de puissance et de prestige, afin de confronter leur beauté à la violence de leur histoire.
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Mon intérêt se porte particulièrement sur des édifices liés à la période coloniale, autrefois utilisés pour exposer la grandeur impériale, montrer des « zoos humains » ou présenter des objets et œuvres spoliés. Ces lieux incarnent une idéologie de domination et d’appropriation que je cherche à mettre à nu, à interroger et à inverser. En les représentant à échelle réduite et accrochés à différentes hauteurs, j’invite le regardeur à se défaire de la perspective imposée par ces architectures du pouvoir et à en redécouvrir la fragilité.
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Vue de l’exposition de Roméo Mivekannin dans le Pavillon de verre du musée Louvre-Lens, 2025
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J.P. : Dans votre exposition Correspondances à Madagascar, vous avez collaboré avec des artisans locaux. Comment cette collaboration a-t-elle enrichi votre vision artistique et quel dialogue avez-vous établi entre vos pratiques respectives ?
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R.M. : Les artisans malgaches et leur exceptionnel savoir-faire ont permis d’enrichir les œuvres avec une profondeur qui n’aurait pu être créée ailleurs qu’à Madagascar. En associant les brodeuses et les ferronniers, les œuvres circulent de main en main et se chargent de ce que ces artisans ont à apporter : leur vécu, leur sensibilité et leur profondeur.
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J.P. : Vous avez participé à des événements internationaux tels que la Biennale de Dakar, la Foire Art Paris et la Foire 1-54 à Paris chez Christie’s. Comment ces expériences ont-elles influencé votre parcours et votre reconnaissance sur la scène artistique mondiale ?
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R.M. : Ces manifestations, foires et biennales sont l’occasion de présenter mon travail à un public très nombreux dans une temporalité très courte. C’est souvent un moment à la fois très intéressant et très éprouvant, car à travers mes œuvres je dévoile des aspects très personnels que je soumets au regard de chacun. Ces événements sont aussi des lieux de rencontre avec les acteurs de la scène artistique, et ils jouent un rôle très important dans mon parcours.
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J.P. : Quels sont vos projets futurs ? Envisagez-vous de nouvelles collaborations ou explorations artistiques, notamment dans le domaine de l’abstraction ou d’autres formes d’expression ?
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R.M. : Je prépare une exposition qui ouvrira fin novembre à la Kunsthalle Giessen, en écho avec l’histoire de l’Allemagne et notamment avec le statut ambivalent des artistes dans un contexte totalitaire. C’est un pan de ma recherche sur lequel je travaille depuis des années.
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Il y a également une exposition personnelle de mon travail au musée du Quai Branly en novembre 2026, qui questionnera l’héritage colonial complexe du musée.
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J’ai déjà réalisé des séries d’œuvres abstraites et céramiques, présentées en partie au musée du Louvre-Lens en 2024-2025 et à la Galerie Cécile Fakhoury à Paris.
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J.P. : Enfin, quel message souhaitez-vous transmettre au public à travers votre art et votre engagement ?
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R.M. : Je ne pose pas forcément d’attentes sur le public. Sans doute que mes œuvres suscitent des interrogations, des questions. Je pense que l’art participe à la vie de la cité, comme le théâtre. L’art ne peut pas changer le monde, un artiste ne peut pas changer le monde tout seul, mais il peut y contribuer…
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J.P.: Merci .
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L’artiste est représenté par des galeries :
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