RENCONTRE ENTRE JULIJA PALMEIRAO et CHRISTIAN NOORBERGEN

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An Encounter Between Julija Palmeirao and Christian Noorbergen

Interview by the art theorist Chantal Vérin

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Le 17 juin, une exposition collective d’artistes lituaniens et français a été inaugurée au Musée national M. K. Čiurlionis à l’initiative de la galerie d’art contemporain « Menų tiltas ». Cette exposition commémorait le 110e anniversaire de la mort de l’artiste, compositeur et peintre de génie lituanien Mikalojus Konstantinas Čiurlionis (1875-1911). Elle touchait aussi un sujet sensible d’aujourd’hui : être ensemble. L’année de la pandémie s’est avérée être un défi pour tous dans le monde entier. Les artistes plasticiens ont été particulièrement frappés car, après la fermeture des galeries et des musées, ils ont été laissés dans un isolement complet. Nous avons transféré nos vies en ligne où nous avons continué à nous aimer et à nous détester. En effet, nous avons tous eu la chance d’apprécier la vraie valeur de toutes sortes de libertés. Ce fut une époque où nous avons fait face aux maux de notre société et découvert que des publications imprudentes sur les réseaux sociaux peuvent faire des ravages dans nos vies et polariser l’ensemble de la société.

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C’est pourquoi, lors de cet événement, les artistes ont choisi de parler principalement de lumière, de liberté, de libération, de purification et de renaissance. Les artistes participant à l’exposition – Thierry Dalat, David Daoud, Hélène Duclos, Manu Rich, Julien Allegre, Jean Pierre Ruel, Francisco Sepulveda, Rūta Jusionytė, Vilmantas Marcinkevičius, Vytenis Lingys, Adelė Liepa Kaunaitė, Audronė Petrašiūnaitė, Miglė Kosinskaitė, Martynas Gaubas ir Algimantas Šlapikas – en ont parlé à travers leurs peintures et sculptures. 

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À cette occasion, j’ai invité les commissaires de l’exposition Julija Palmeirao et Christian Noorbergen à partager leurs réflexions sur cette exposition et l’art d’aujourd’hui.

Pourquoi pensez-vous que nous avons besoin d’expositions pluriculturelles, comme  « LHomme et le Poisson » ? Cet élargissement est-il toujours pertinent aujourd’hui ? Qui en a le plus besoin : les artistes ou leur public ?

Christian Noorbergen : L’art se nourrit de rencontres et d’altérité. S’il ne se concrétise pas réellement par ces fructueux échanges, l’art sans frontière n’est que vaine utopie. Sortir de soi est gage d’ouverture et de possible métamorphose. Une très grande exposition d’art balte a eu lieu récemment à Paris. Exposer à Kaunas, pour les artistes français, est à la fois une très belle aventure, une grande découverte et un enrichissement certain. Une telle exposition pluriculturelle, loin de toute routine culturelle, oxygène le mental et secoue les habitudes.  Cette ouverture, avec la relative prise de risques qu’elle suppose, est une nécessité vitale pour les artistes et pour le public. Elle crée un dialogue sain, une émulation positive. Elle pourrait être un modèle pour toute l’humanité.

Julija Palmeirao : Tout d’abord je suis très reconnaissant à Edvidas Žukas, directeur de la galerie Menų tiltas, de m’avoir invité à participer à ce projet. Ce genre de collaborations biculturelles, présent dans le passé, restera à l’avenir comme l’un des moyens les plus intéressants de rencontrer toutes les richesses de l’art. Nous sommes tous gagnants, spectateurs et artistes. La Lituanie a une grande communauté francophone qui attend toujours avec impatience les artistes français. Et il y a aussi un grand intérêt pour l’art balte en France, en ce moment. En présentant deux cultures dans une seule exposition, nous voyons une image bien concentrée de l’art actuel de nos deux pays.

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De telles collaborations stimulent les artistes. Il est important de voir ce que font les autres dans le monde et quelles sont les tendances actuelles, tout en s’évaluant en conséquence. Les artistes bénéficient de commentaires, et d’une vraie confrontation avec le public et leurs collègues. Cela aide à densifier leur création. 

 

 

Cette exposition est réalisée avec des peintures et des sculptures. Que se passe-t-il avec le médium de la peinture et celui de la sculpture aujourd’hui ? Quels sont les défis auxquels ils sont confrontés?

Julija P. : La mondialisation a un impact sur tous les pays. Spécialisée dans la peinture, j’hésite à évaluer la situation de la sculpture dans l’art contemporain. Mais, en dépit des nombreuses tentatives pour l’enterrer depuis les années 60, la peinture est plus vivante que jamais. C’est évident pour moi en observant l’évolution de l’art contemporain.

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Aujourd’hui, d’autres tendances commencent à apparaître et nous voyons de nombreuses similitudes entre les styles de peinture, les tendances expérimentales et les thèmes abordés. En comparant les artistes lituaniens et français présents dans notre exposition, on peut dire qu’il y a, entre nos artistes, plus de similitudes aujourd’hui qu’il y en avait naguère. 

Christian N.  : La sculpture, plus rare de nos jours, est la plus ancienne des langues de l’humanité. Sa rareté la protège des faiblesses du temps et des ordinaires contingences. Les peintres adhèrent davantage aux mouvances de l’histoire de l’art et collent davantage au présent, quand les sculpteurs ont sans doute un idéal plus rustique que celui des peintres. L’espace est leur domaine, quand les peintres, paradoxalement plus abstraits, disent tout en deux dimensions. Les réunir permet d’atteindre toutes les couches du mental, sans privilégier une direction du regard. Parfaite complémentarité. Ces expositions créent un impact conscient et inconscient plus puissant. 

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Le défi des sculpteurs est d’exister dans un monde où règne l’image. Le défi des peintres est d’exister dans un monde saturé d’images de surface.

Christian, vous participez une nouvelle fois à des collaborations avec des artistes lituaniens. Quelle est votre impression de la situation de l’art lituanien ? Quelle impression vous ont laissé les artistes lituaniens participant à cette exposition ?

Christian N.  : Je suis admiratif de la totale authenticité des artistes de Lituanie et tout autant de leur très juste présence dans l’art contemporain. La France est partiellement gagnée par les travers de l’hypercontemporain et n’échappe pas toujours à la fabrication de pseudo-transgressions dites artistiques. Les artistes lituaniens, certains sont d’ailleurs devenus des amis auxquels j’ai rendu visite dans leur atelier, échappent totalement à ces dérives dé-créatrices. Et le public est d’une fraîcheur et d’une ferveur qui m’impressionnent et me ravissent. En France, le public est parfois un peu blasé, surtout à Paris. La dignité des artistes ici présents et leur courage sont d’une grande dignité. J’ai beaucoup d’estime pour eux.

 

 

Julija, vous aussi aviez déjà des collaborations avec des artistes français avant cette exposition. Quelle est votre impression de la situation de l’art français ? Quelle impression les artistes français participant spécifiquement à cette exposition vous ont-ils laissé?

Julija P. :   « L’Homme et le Poisson » n’est pas ma première collaboration avec des artistes français au cours de ma carrière. Ma première collaboration a été la belle exposition d’artistes français et lituaniens à la Galerie Nivet-Carzon. J’ai eu la chance de découvrir le contexte local de la peinture et de la photographie dans l’exposition Ultramémoire en 2011. 

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Voir les œuvres d’artistes français m’a agréablement surprise. Le contexte général m’avait laissé une très bonne impression. Pleines de sensualité et de sérénité, les peintures de Thierry Dalat sont tellement techniques et émotionnellement rêveuses. Les œuvres de David Daoud et Jean Pierre Ruel sont expressives, énergiques et mystiques, comme des scènes de légendes et mythes anciens. Je suis fascinée par la palette de couleurs de Manu Rich. Les traits expressifs émotionnels sont si légers qu’il semble que l’œuvre acquiert facilement un effet 3D. J’aime beaucoup l’atmosphère imprévisible qui se cache dans leurs toiles. 

Les œuvres colorées et percutantes de Francisco Sepulveda, d’origine chilienne, donnent à l’exposition une riche apparence mystique. Des animaux fictifs racontent des histoires incroyables. Les peintures d’Hélène Duclot suscitent en moi de très riches émotions, car l’artiste maîtrise remarquablement la couleur et ses images peintes permettent au spectateur de s’embarquer sur le chemin de ses histoires.

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J’aime regarder les sculptures de Julien Allègre sous un angle différent. Il semble que l’artiste invente une forme parfaite sous tous les angles. Les sculptures de Ruta Jusionyte m’attirent par leur énergie naturelle, comme le sens ouvert de la sensualité, de la pudeur et du désir.

Mon impression générale de la situation de l’art français, c’est la nudité, au sens métaphorique. Je ressens leur liberté et leur vérité. Et cela me donne beaucoup de plaisir en tant que critique d’art.

Christian, vous avez une grande expérience dans le domaine de l’art français. La relation entre les artistes et le commissaire d’exposition que vous êtes a-t-elle changé de manière significative depuis le début de votre carrière ? 

Christian N.  : La surenchère médiatique fait que la notoriété de quelques très grands commissaires d’exposition l’emporte parfois sur celle des artistes exposés. Cependant les difficultés actuelles des artistes pour exposer en France, dans une époque globalement peu favorable à l’art, rend le rôle des commissaires plus important qu’autrefois. Une plus grande proximité relationnelle avec les artistes s’établit davantage, des liens de confiance, de complicité et d’amitié se créent au fil des années. Nous sommes dans le même bateau. Il faut ramer. Je me considère comme un passeur, ou un transmetteur. Les artistes le méritent.

Julija, que pensez-vous d’avoir organisé une exposition avec Christian, représentant d’une autre génération, et critique d’art bien connu en France et dans le monde ? 

Julija P. : Le fait que j’ai pu travailler avec le critique d’art, commissaire d’exposition, poète et voyageur Christian Noorbergen est pour moi un grand honneur et une grande responsabilité. C’est un grand plaisir de travailler avec un professionnel de ce calibre pour préparer cette exposition. La ponctualité, la responsabilité, le respect de ses engagements et sa précision sont une grande leçon pour moi. Et les textes qu’il écrit sont un excellent exemple de la façon dont un critique d’art vit une œuvre d’art. J’ai toujours admiré la capacité des gens à partager leurs connaissances. Par conséquent, je crois que c’est une action nécessaire de la vie moderne – collaborer autant que possible avec des personnes d’expériences et de générations différentes.

More about the exhibition.

Article in NEMUNAS.