Les Amours
par Julie de Sousa
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Julie de Sousa
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Par une journée ensoleillée du mois de mai, je suis arrivée au mystérieux hôtel « Grand Amour », situé dans le 10e arrondissement Parisien. Après avoir pris l’ascenseur jusqu’au 5e étage, j’ai traversé les couloirs sombres ornés de photographies de couples passionnés et d’amoureux, de mots d’amour et de murs couverts d’écritures. Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais réalisé d’entretien dans une chambre d’hôtel. Cette ambiance m’a transportée comme dans une autre époque. Libre, belle, sans retenue et sans vergogne…
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Ce scénario a été créé pour moi et la photographe Julie De Sousa par Joanna Cohen, sa coordinatrice artistique et commissaire de sa première exposition « Nouvelles Amours: explorations intimes à travers l’objectif » qui a eu lieu à Discowork – nouvel espace de coworking/galerie d’art à Paris. C’est grâce à Joanna que j’ai découvert le travail de Julie. Ses photographies, pleines de chamanisme, de tendresse et de nostalgie m’ont beaucoup intriguée. J’ai donc décidé d’interviewer cette photographe prometteuse pour en apprendre davantage sur elle.
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Julie, tu as une énergie particulière – toujours avec un doux sourire et des yeux pétillants. Il semble impossible de ne pas être charmé par toi. Raconte-moi un peu le contexte : où es-tu née, comment as-tu grandi ? Qu’est-ce qui t’a poussée à emprunter le chemin de la photographie ?
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Je viens du Sud-Ouest, j’ai grandi à la campagne. Pas du tout dans une famille d’artistes, mais j’ai toujours fait de la photo. Ma mère m’achetait des appareils photos jetables et je photographiais ma famille, mon intimité, mes animaux. J’ai fait beaucoup de danse pendant 14 ans, J’ai essayé tous les styles de danse et finalement je suis restée sur la danse contemporaine.
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Quand j’ai eu 18 ans, je suis partie vivre à Bordeaux puis à Paris pour faire des études de lettres. À ce moment-là, j’ai arrêté la danse pendant plusieurs années. En 2020 j’ai intégré la Cie de danse Du Dedans, dirigée par Vincent Hodin, en tant qu’interprète. À la base, je la suivais en tant que photographe et à force d’assister à toutes les résidences, j’ai fini par faire des remplacements et par intégrer la Cie pendant 2 ans. Quand j’étais enfant, je me destinais plutôt à une carrière de danseuse, à côté j’ai toujours fait de la photographie sans envisager cela comme autre chose qu’un loisir ou un plaisir. Je n’avais aucun modèle, je ne savais pas que la photographie pouvait être un métier. Quand j’ai commencé mes études de lettres à la Sorbonne, j’avais beaucoup de temps libre, parce que je faisais de la recherche et on avait à peu près 10 heures de cours par semaine. Le reste était censé être dédié à la recherche en bibliothèque. Ça ne m’intéressait pas et j’ai continué la photo. Un jour, j’ai contacté un magazine qui cherchait une stagiaire, je leur ai écrit et le jour même ils m’ont répondu. J’ai eu un entretien et j’ai été prise. Là, j’ai commencé à travailler pour Normal Magazine. Après, ça n’a jamais arrêté. J’ai travaillé pour eux, pour des studios, et comme photographe pour plein de personnes différentes à côté de mes études de lettres. Et là, j’ai compris que c’était ça que je voulais faire.
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Tu photographies beaucoup de corps. Qu’est-ce que l’image corporelle et pourquoi cette notion est-elle importante ? Pourquoi les corps ?
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Je pense que ça vient du fait que j’ai fait beaucoup de danse justement. Il y a tellement d’expression et de choses qui passent à travers le corps quand on se connecte à l’autre. Je photographie beaucoup les gestes, les mains. Je trouve que par le corps, surtout quand on danse, on peut exprimer à la fois le lien et le rejet, la proximité et la distance. Et c’est aussi la question de comment ton corps prend place dans un espace, et comment ton corps prend place par rapport aux autres. Ça m’a toujours intéressée, et esthétiquement je trouve ça très beau.
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Tes photographies respirent le désir. Comment as-tu choisi ce chemin pour ton parcours artistique ? Pourquoi la nudité ?
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La première fois que j’ai travaillé pour un magazine photo – c’était Normal Magazine – ils étaient spécialisés dans la photographie érotique. J’ai photographié les coulisses de grandes productions et j’ai observé comment les photographes composaient chacun un univers qui leur était propre. Pour moi, la nudité est apparue dans mon travail avec l’autoportrait. J’ai commencé par me photographier nue. C’était ma façon d’apprendre à connaître mon corps, à l’accepter et à l’aimer.
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Petit à petit, j’ai commencé à photographier les relations amoureuses plurielles. L’amour a toujours été un sujet central dans ma vie et j’avais envie de l’explorer sous toutes ses facettes. Je pense que le désir est souvent ce qui nous pousse à aller vers l’autre. Dans certaines de mes photographies, la nudité sert à capturer cette genèse.
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Après quelques années, j’ai voulu aller plus loin et questionner ces histoires au-delà des prémices du désir. J’ai voulu raconter comment les histoires se forment, la place de chacun dans une relation à plusieurs, le sentiment de jalousie ou de solitude, etc.
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Tes photographies ont une dimension presque chamanique.
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J’adore ce mot !
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Moi aussi. Je trouve que le contact corporel que tu mets en scène dans tes œuvres évoque une association avec des rites ou même des sortilèges. On a l’impression que tes séances photo se déroulent comme des rituels. Comment se passent tes séances photo et comment trouves-tu des modèles pour tes photos, des modèles qui sont si ouverts pour toi ?
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J’ai une manière très intuitive de travailler. Je ne pense pas, je ne dessine pas, je ne réfléchis pas aux choses avant. Pour moi, la photo c’est presque un prétexte pour rencontrer les gens, c’est ce qui me permet d’aller vers eux, d’ouvrir la porte. À partir du moment où tu es dans la rencontre, il faut que tu t’adaptes à l’autre, que tu ailles à son rythme et que tu construises avec la personne.
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Les expériences avec les modèles sont très différentes. Par exemple, j’ai vécu une expérience avec une famille chez qui j’ai passé une semaine. Ils m’ont confié beaucoup de choses très intimes. C’est intéressant de voir ce que je m’autorise à photographier ou non. Je les ai vus dans des moments très vulnérables. Ils pleuraient, ils se disputaient devant moi. Et quand tu es face à cela, tu ne sais pas si tu as le droit de prendre des photos ou si c’est malvenu. J’ai toujours voulu être dans des situations où tout se passe dans la bienveillance, la confiance et le partage, et surtout pas dans une position de voyeurisme. C’est pour cela que je suis obligée d’avoir un rapport très humain, intuitif.
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Sinon, artistiquement parlant, j’ai une manière assez spéciale de fonctionner avec mes modèles. Je suis là, je vis avec eux, on discute, je fais pleinement partie de leur quotidien. Cela peut durer une semaine ou une soirée. J’observe, je prends des photos. Si rien ne se passe, j’installe une ambiance. Je crée le cadre dans lequel j’ai envie de composer.
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Par exemple, il m’arrive de faire couler un bain et de les inviter à s’y retrouver. Je suis là comme observatrice, mais après, ils m’oublient et se détendent. De telles situations me permettent de me rapprocher de mes modèles, de les détendre et de les laisser s’abandonner naturellement l’un à l’autre.
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Lorsque j’interviens, je vais déplacer les meubles, allumer des bougies, installer des lumières. Je crée un cadre, et après, ils sont libres de faire ce qu’ils veulent. Mais c’est moi qui compose le cadre. Je travaille sur le cadre et l’ambiance, et ce sont des aspects que j’aime beaucoup.
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As-tu déjà photographié tes amis lors de séances photo intimes ? Tu ne trouves pas ça un peu dangereux ? Parce que quand tu entres dans leur espace intime, tu en sais quand même beaucoup. Cela n’a-t-il pas changé la relation avec eux ?
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J’ai eu de tout. J’ai commencé par photographier mes amis. Je dirais que ça nous a forcément rapprochés. Déjà, nous avions un lien de confiance très fort. Le fait de me livrer à un aspect si intime, c’est encore un autre pas. Mais ça se fait au fil des années. Ce sont des amis avec qui j’ai construit un lien sur le long terme. J’ai l’impression de faire partie de leur vie maintenant d’une manière presque indéfinissable, où on ne sait plus bien si c’est de l’amitié ou de l’amour. J’ai l’impression d’avoir une place importante dans leur vie, ce qui m’a aussi permis d’accéder à cette intimité, de les photographier, de les questionner et de me questionner par rapport à eux. Cela enrichit également notre relation avec nous-mêmes.
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Il y a beaucoup de sensualité dans tes photographies. Quel message souhaites-tu transmettre à travers cela ? Comment ces éléments contribuent-ils à l’expression artistique que tu cherches à communiquer ? En quoi penses-tu que cela enrichit la perception de ton travail par le spectateur ?
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Ces trois années d’exploration intime étaient une manière d’essayer de répondre à des questions à la fois personnelles et universelles. Questions que pose ma co-auteure Juliette Brevilliero : « Qu’est- ce que l’amour ? Est-ce que faire l’amour, c’est aimer ? Est-ce qu’aimer c’est faire l’amour ? Quand est-ce qu’on s’aime ? » … À l’origine, quand j’ai commencé, j’étais dans une forme d’idéalisation de l’amour libre. Je me disais : « Oh, c’est peut-être ça la solution pour être heureux en amour : être dans une forme de liberté et de connexion avec les autres. » Et je voulais rencontrer plein de gens pour répondre à toutes ces questions. Finalement, je n’ai toujours pas les réponses. Il n’y a pas d’amour ou de relation idéale.
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La poétesse Juliette Brevilliero, co-auteure de mon premier livre Nouvelles amours, que nous avons publié très récemment, a très clairement souligné ce qu’est ma photographie, quel message elle envoie au spectateur. Avec ses mots, Juliette est venue poser toutes les questions, ouvrir toutes les possibilités sans donner de réponses. Je trouve qu’elle apporte du relief à mes photos, qui parlent davantage le langage du désir et de la connexion entre les individus, de l’exploration. Sa poésie, pose les questions : comment peut-on vivre avec les autres, comment construit-on la relation. Quand on aime plusieurs personnes, cela nous rend imperméable à la jalousie, à la peur de l’abandon, ou est-ce que l’on a toujours ce désir d’être unique pour l’autre ? Le fait que le poème pose les questions, et que les photos incitent à la réflexion, je trouve que c’est ça, le message. Une invitation à se questionner, à déconstruire un peu nos modèles et à voyager dans les amours plurielles.
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La nudité est souvent utilisée comme un moyen de symboliser et d’explorer le désir humain dans toute sa complexité. Elle peut être vue comme une expression de vulnérabilité et d’authenticité, nous rappelant notre propre humanité et notre connexion avec les autres. La manière dont nous vivons notre solitude peut également être révélée à travers la nudité, car elle nous confronte à nous- mêmes, à nos pensées les plus intimes et à nos désirs les plus profonds. Les textes de Juliette, avec leur profondeur émotionnelle et leur sensibilité, mettent en lumière ces aspects de l’expérience humaine, offrant une réflexion poétique sur la nature de l’existence et sur la façon dont nous naviguons à travers nos relations avec les autres et avec nous-mêmes. Ainsi, la combinaison des textes et des photographies crée une expérience artistique riche et immersive, explorant les thèmes de la nudité, du désir et de la solitude d’une manière profonde et évocatrice.
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Juliette et Julie
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Je me demande si j’ai bien saisi le fait que tes études photographiques ont une base autobiographique très forte. Si c’est le cas, je suis curieuse de savoir comment ton propre vécu influence ton approche artistique.
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Oui, il y a un aspect autobiographique évident dans mon travail photographique, c’est presque une recherche personnelle. Cela découle véritablement de ma propre vie où j’ai ressenti un besoin profond de comprendre comment je devais me positionner et relationner dans ma vie. J’avais besoin de comprendre où était ma place en tant que personne et en tant que photographe. Ainsi, il s’agit effectivement d’un journal intime ouvert, mais qui pose en même temps des questions universelles. L’idée n’est pas tant de raconter mon histoire personnelle que d’utiliser toutes ces questions et explorations personnelles pour aborder le thème de l’amour dans un sens large qui concerne tout le monde.
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Ma dernière question pour toi, Julie. Tu viens de terminer ta première exposition personnelle. J’imagine que cela a été une expérience intense et émotionnelle. Pourrais-tu partager avec nous ce que tu as ressenti pendant cette exposition ? Quelles étaient tes pensées, tes émotions et tes réflexions alors que tu te présentais de manière si authentique et vulnérable devant le public ?
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J’ai le sentiment d’avoir été extrêmement chanceuse d’être accompagnée par Joanna. C’est un cadeau pour moi d’avoir une guidance si professionnelle. Ensuite, voir son travail exposé pour la première fois, c’est un peu bizarre. C’est comme si une partie de moi sortait de la chambre et était maintenant rendue visible. C’est émouvant.
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Merci, Julie.
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J'en ai profité pour poser quelques questions à Joanna Cohen, la coordinatrice artistique et commissaire de la première exposition de Julie de Sousa, « Nouvelles Amours : explorations intimes à travers l’objectif »
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Joanna, dis-moi ce que tu penses de la photographie de Julie.
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Je suis passionnée par les images que Julie crée. Je suis très sensible à la photographie, j’ai fait mes études dans les années 90, durant lesquelles la photographie avait gagné sa place dans le monde de l’art contemporain (je pense notamment à Cindy Sherman, Nan Goldin, Thomas Struth ou Nobuyoshi Araki). J’adore le fait que Julie ait choisi d’utiliser la photo argentique pour capturer l’intimité brute. J’en ai fait partie dès le tout début de l’histoire, lorsqu’on m’a présenté Julie. Je suis devenue son amie et confidente, et au fil du temps conseillère et nous sommes devenues collaboratrices.
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Julie m’a présenté son projet en 2021, le jour de la Saint-Valentin, et j’ai trouvé son projet très beau. À ce moment-là, je me posais les mêmes questions qu’elle, bien que nous soyons séparées par une génération. J’ai été touchée par le fait d’avoir tant en commun, et cela m’a éclairée sur l’universalité de ces questionnements amoureux et relationnels. Sa recherche à la fois sociologique, psychologique et personnelle m’intéressait beaucoup, donc je l’ai accompagnée dans la création du livre et lors de sa première exposition personnelle. En partageant mes connaissances et les idées photographiques de Julie, nous avons développé une très belle collaboration. La photographie de Julie m’a confrontée à l’impossibilité de trouver des réponses : plus l’on se questionne, plus l’on a de questions, et plus l’on réalise que ça n’est pas une réponse absolue qu’on désire, mais l’acceptation de son propre choix. Des photos de Julie j’ai pu tirer une leçon : si les questionnements sont universels, les réponses sont personnelles, subjectives, voire à choix multiples.
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Les sujets des photographies de Julie sont si complexes que je trouve que les mots de Juliette prennent vraiment racine dans les questionnements. Elle n’apporte pas d’idéologie, ni de leçon, ni de jugement. Elle se contente simplement de poser des questions. Il peut s’agir de moments très banals, mais en même temps, ce sont des moments d’extase, de douceur, de sourire, de rire, de bonheur et de bien-être. Ce sont des histoires universelles. L’essence même de l’humanité réside dans notre capacité à être connectés, à voir, à aimer et à être aimés. J’ai trouvé cela magnifique.
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Je voulais te poser une question qui concerne ton travail en tant que commissaire de l’exposition. Pourquoi avoir choisi une galerie de type espace de coworking pour l’exposition ? Je trouve ça très intéressant. Car après tout, les gens se rassemblent ici pour se concentrer et faire leur travail, et toi, tu arrives en couvrant un mur de photographies assez franches et sexy. Pourquoi ce choix ? Quel message ou quelle intention cherchais-tu à transmettre en juxtaposant ces deux univers ?
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C’est sur l’invitation de Meryl Benitah que nous avons eu l’opportunité de présenter l’exposition de Julie à l’espace Discowork. Meryl, graphique designer, entrepreneuse, est la directrice artistique du programme culturel de l’espace de co-working. Elle a découvert le travail de Julie lors d’un autre évènement de Saint-Valentin et l’a invitée à exposer. Il nous a paru essentiel à toutes les trois qu’un commissariat soit fait pour pouvoir habiller un espace aussi public – l’espace n’était disponible à aucun moment, uniquement lors d’événements privés et par arrangement séparé. J’ai beaucoup aimé cette idée – une sorte de protection de l’intimité de la photographie de Julie.
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En tant que commissaire d’exposition, j’ai voulu jouer avec deux piliers principaux. Comment faire rentrer l’intime dans l’espace public ? Comment faire entrer le public dans un espace privé ? L’objectif principal était l’immersion totale du spectateur dans l’univers de Julie et Juliette. Pour cela, j’ai couvert tous les murs et fenêtres d’un grand nombre d’images. J’ai choisi dix-huit images à exposer, tirées du livre Nouvelles Amours. J’ai sélectionné les images les plus romancées, sorties du quotidien, pour créer une bulle dans laquelle les spectateurs puissent se projeter. Quatorze étaient des photos argentiques de différentes tailles, trois étaient des images sur papier-peint, et une photo était affichée en transparence sur la vitrine. De cette manière, on a pu créer un parcours visuel changeant. C’était jouissif d’installer le lettrage et l’image dans la vitrine, en sachant qu’on protégeait l’intimité des clients, tout en exhibant le travail de Julie. C’est un jeu subtil : on dissimule les utilisateurs de l’espace derrière l’intimité exposée de Julie. Je ne cherchais pas à déranger les utilisateurs, mais à les vacciner, à les habituer à la franchise et sensualité du travail de Julie. Le but était de banaliser cette intimité, faire tomber les tabous.
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Meryl a également créé un audioguide qui contribuait à plonger l’auditeur dans l’atmosphère (qui pouvait être téléchargé à l’aide d’un QR code). Discowork était également un choix délibéré : choisir d’entrer, choisir de regarder. Cet endroit était une excellente décision pour présenter l’exposition, car son schéma de fonctionnement soulève les mêmes questions que celles que Julie pose dans ses photographies et que Juliette aborde dans sa poésie – faire des choix. L’immersion est aussi passée par la création d’un vernissage, d’un dîner de collectionneurs, d’une lecture de poésie, et de vidéos sur les réseaux sociaux.
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Merci Joanna.
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