Critique de l’exposition The Life That Is Elsewhere à la galerie RX&SLAG. Barbara Navi, les seuils du visible

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Barbara Navi

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Il faut saluer la pertinence du choix de Seph Rodney, commissaire de cette première exposition personnelle de Barbara Navi à la galerie RX&SLAG Paris. En offrant carte blanche à un regard aussi affûté, la galerie a permis de révéler une œuvre dont la complexité se déploie pleinement lorsqu’elle est accompagnée d’une pensée capable d’en saisir les tensions intimes. Rodney, avec sa sensibilité de critique et d’essayiste, éclaire non seulement les enjeux esthétiques du travail de Navi, mais en fait ressortir la dimension existentielle : celle d’une peinture qui interroge nos manières d’habiter le temps, la mémoire et le réel. Il résume lui-même ce geste en évoquant la volonté de créer « une fracture dans le temps ordinaire », point d’ouverture où les images deviennent des passages plutôt que des certitudes.

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Cette exposition compose un territoire mouvant, un espace où rien ne demeure stable, où les formes semblent surgir, hésiter, puis retomber dans l’incertitude de leur propre apparition. Barbara Navi construit ses images à partir d’un chaos initial : fragments photographiques, collages, éclats d’images, taches quasi accidentelles. De cet état premier, elle fait naître des scènes en devenir, dont les contours ne cessent de se reconfigurer. Ce qui se joue là n’est pas la narration d’un monde mais l’expérience d’un surgissement. Navi peint comme d’autres déplacent des sédiments : elle révèle, enfouit, laisse remonter des traces, crée des failles dans la surface de la toile où un récit possible s’esquisse sans jamais se fixer.

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La force de peinture de Barbara Navi réside dans sa mobilité interne. Les couleurs semblent arriver du dessous, comme si le support lui-même respirait. Les teintes s’amalgament, s’opacifient, s’atténuent, entraînant l’œil dans une oscillation permanente. On croit reconnaître un motif, puis celui-ci s’efface, remplacé par une vibration chromatique qui en modifie la perception. Ce trouble visuel n’est pas un effet, mais la matière même du travail : Navi compose des images qui refusent l’achèvement, comme si la figuration ne pouvait advenir qu’à la condition de rester inaboutie, toujours en négociation avec son propre effacement.

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Dans certaines toiles, des figures émergent d’une brume presque narrative. Elles semblent issues d’un événement à peine survenu, d’un souvenir qui n’aurait pas encore trouvé sa forme. Aviateurs de différentes époques, enfants en attente, travailleurs affairés, paysages fracturés : les scènes se superposent comme autant de strates temporelles. Elles instaurent un temps anachronique, éclaté, où passé et futur se frôlent sans hiérarchie. Navi ne crée pas des mondes imaginaires ; elle fabrique des points de rupture où plusieurs réalités coexistent, comme si le regard traversait une image en fondu enchaîné.

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Cette coexistence fait écho aux gestes intérieurs de chacun : notre manière quotidienne de regarder en avant tout en portant en nous les traces de ce qui nous a façonnés. Rodney met en lumière cette tension intime avec une justesse rare. Sous son commissariat, l’exposition devient non seulement un parcours visuel mais une expérience de perception, un espace où l’on apprend à accueillir les mondes qui se répondent en nous. Navi peint ces zones d’indétermination avec une précision presque organique : des ciels vrillés, des étendues neigeuses, des grottes ouvertes sur la mer, des architectures vacillantes. Chaque tableau agit comme une chambre de résonance, où se mêlent souvenirs, projections, rêves et visions périphériques.

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Ce qui frappe enfin, dans The Life That Is Elsewhere, c’est la capacité de l’artiste à confectionner des images qui demeurent en suspens. Elles n’imposent rien ; elles invitent. Elles ouvrent une fissure dans le regard, un intervalle où l’on éprouve simultanément ce qui a été, ce qui est, et ce qui pourrait être. Les peintures de Barbara Navi ressemblent à des seuils : elles se situent entre apparition et disparition, entre clarté et opacité, entre souvenir et anticipation. Elles prolongent en nous ce sentiment d’entre-deux, cette sensation que la vie, parfois, se joue dans les marges de ce que nous croyons percevoir.

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Avec cette exposition, RX&SLAG Paris révèle combien l’œuvre de Barbara Navi n’est pas seulement une exploration picturale, mais une méditation sur notre condition temporelle. La peinture y devient un lieu poreux où s’entremêlent les temps, les gestes, les voix. Un lieu où le visible respire encore son propre devenir.

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En savoir plus : 

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www.barbaranavi.com

www.instagram.com/barbaranavi

www.rxslag.com

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Photo: Courtesy RX&SLAG