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Pour le collectionneur, la recherche d’une œuvre d’art est comme une histoire d’amour
Interview avec Joanna Cohen
Collectionneuse d’art passionnée et consultante en art, la New-Yorkaise Joanna Cohen vit à Paris depuis 18 ans. Élevée entre deux cultures, deux continents et deux paradigmes artistiques, Joanna a développé une capacité particulière à voir les subtilités de l’art invisibles à un œil non averti. Dans son parcours professionnel, elle s’est appuyée avec succès sur son intuition et ses connaissances acquises. Ses réflexions sur l’art sont comme une musique pour les oreilles, j’ai donc décidé d’interviewer cette personnalité unique pour savoir comment l’art est entré dans sa vie et comment elle vit avec lui aujourd’hui.
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Photo: Daiva Kairevičiūtė
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Racontez-nous un peu où vous êtes née et où vous avez grandi, ainsi que ce que vous avez étudié et où.
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Mon résumé donnerait certainement une réponse beaucoup plus claire, mais il n’inclut pas de nombreuses étapes de développement difficiles à définir mais tout aussi importantes. Dans la vie, comme nous le savons, tout n’est pas si clair et simple. C’est notamment ce qui me fascine dans le monde de l’art : rien n’y est complètement clair et défini. Bien sûr, il est difficile d’entrer dans tous les détails, mais c’est dans les détails que réside le mystère.
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Je vis et travaille actuellement à Paris. Je suis née en France, j’ai grandi à Paris, à Bruxelles, à nouveau à Paris et enfin à New York. J’ai étudié à l’Université de Boston, où j’ai obtenu deux licences en histoire de l’art et en psychologie. Au début, j’étais particulièrement intéressée par la psychologie, mais je me suis ensuite tourné vers les études d’art car j’ai hérité de mes parents d’une passion pour l’art qui m’a accompagnée tout au long de ma vie. Ma mère s’est toujours intéressée à la culture et l’art. En fait, je dois mon éducation culturelle à mes deux parents car ils m’ont emmenée dans de nombreux musées dans tous les endroits où nous avons vécu. Et j’ai reçu de ma mère la capacité d’observation. Grâce à l’expérience de mes parents, j’ai appris à observer tant l’art que la vie elle-même. C’est la raison pour laquelle j’ai été tellement attirée par la psychologie : j’aime les gens, je suis très intéressée par la nature humaine avec toute sa complexité, ses côtés sombres et les histoires qui font de nous ce que nous sommes. L’étude de ces questions est pour moi comme un roman policier particulièrement intéressant. Je suis tombée amoureuse des études de l’art dès l’école, lorsque j’ai découvert sa dimension humaine et compris que l’histoire de l’art est faite de nombreuses histoires personnelles réparties dans les diverses cultures du monde. Grâce à l’histoire de l’art, j’ai appris à voir les phénomènes dans un contexte général, tandis que la psychologie m’a permis de percevoir les détails concrets.
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Lea Belooussovitch. Christchurch, 2019, Drawing with colored pencil&Felt
François Malingrëy – L’Allongée – 2019 – Oil on canvas – Straight-Arrow Collection

Vuk Vidor – Art History (Part one – version b __ No top 50) – 2004 – Lithograph – Straight-Arrow Collection

Ces deux domaines d’études très différents se sont bien complétés, puis j’ai passé de nombreux étés en stage dans différentes universités. J’ai étudié à l’Université de New York, l’Université de Colombie, puis la Massachusetts School of Arts. Je chéris beaucoup toutes ces expériences acquises dans différentes écoles d’art. Finalement, j’ai décidé de choisir l’art car, à l’époque, l’histoire de l’art me semblait être une science plus précise que la psychologie. J’ai compris qu’il était plus facile pour moi d’analyser des objets spécifiques fabriqués par des mains humaines que des personnes qui changent constamment. Une œuvre d’art réfère à un certain point dans le temps où quelque chose est créé. Ensuite, les artistes évoluent et passent à l’étape suivante de leur propre développement. Les œuvres d’art sont d’une certaine façon des marqueurs d’identité et d’histoire. Je vois beaucoup de sens dans cette idée. Selon moi, l’histoire de l’art et la psychologie sont une excellente combinaison. C’est probablement pour ça que je les ai étudiées à Boston.
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Je viens d’une famille d’émigrés. Ma mère est une Parisienne avec de profondes racines françaises qui mènent aussi en Espagne. Mon père est né et a grandi en Tunisie et ses racines sont françaises et italiennes. J’apprécie beaucoup mon héritage familial et je pense que cela se reflète dans mes œuvres. Vivre dans tous ces endroits différents et apprendre différentes langues m’ont donné de la force et la capacité à écouter et observer. Je vis tout le temps en me déplaçant continuellement entre la France, l’Europe et l’Amérique. Cela m’amène inévitablement à me plonger dans l’histoire et le passé de l’Europe.
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L’expérience américaine m’apprend qu’il y a toujours une façon alternative de faire les choses. Ayant développé la capacité de réfléchir de manière non conventionnelle et de voir les choses d’un autre point de vue, je n’ai jamais eu de problème pour trouver du travail, et toute l’expérience acquise dans les sociétés où j’ai travaillé me permet de suivre ma propre voie dans le monde de l’art.
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Une fois adulte, j’ai su que j’appartenais à un type de personnes neurologique atypique. Mon interaction avec le monde est toujours basée sur le visuel et le mouvement. Des recherches récentes montrent que le visuel a une signification particulière dans les interactions des personnes de mon type neurologique. Par exemple, certaines personnes peuvent percevoir le goût ou l’odeur des couleurs. Ma vision a une acuité particulière. C’est en étudiant la psychologie et l’histoire de l’art et en travaillant avec des artistes que j’ai découvert ce trait neurologique. Il a un impact particulièrement important sur la façon dont je perçois l’art.
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Mes déplacements permanents entre l’Europe et l’Amérique sont une sorte d’expression de mon intérêt pour l’histoire de l’art et le passé européen. Je suis inspirée par l’innovation américaine, en particulier la capacité à regarder le monde sous différents angles. C’est ce qui m’a aidé à trouver ma vocation et à faire ce que je fais aujourd’hui.

Miles Aldridge – New Utopias #5 – 2018 – Screenprint – Straight-Arrow Collection
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Vous avez commencé votre carrière chez Christie’s à New York, au département de l’art d’après-guerre, où vous avez occupé le poste d’administratrice principale des ventes. Que pouvez-vous nous dire de votre expérience là-bas ?
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La maison de vente aux enchères Christie’s a été mon premier emploi. J’y ai commencé comme stagiaire, puis j’ai été promu administratrice des ventes. J’ai gravi les échelons assez rapidement : j’ai été promu après seulement trois mois de stage. Chez Christie’s, j’ai appris les bases de ce métier, l’organisation et l’appréciation de l’importance des livres, des archives et de l’histoire. J’étais responsable des contrats entre les clients et la société, et j’ai donc également appris les valeurs correspondantes et l’art de la communication avec les collectionneurs. Je pense que travailler dans les enchères de l’art est une merveilleuse façon d’apprendre les particularités de la collection des œuvres d’art et du travail avec elles. Par exemple, lorsqu’une œuvre d’art se retrouve dans la maison d’un collectionneur, non seulement la valeur de l’œuvre augmente, mais elle crée également un lien avec les membres de la famille et la maison qui l’abrite. Elle devient comme un nouveau membre de la famille, diffuse un rayonnement spécifique et dit en même temps quelque chose sur son propriétaire. Je suis fascinée par l’idée que nous pouvons tomber amoureux d’œuvres d’art et vivre avec elles comme avec des personnes.
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Chez Christie’s, j’ai particulièrement apprécié le caractère scientifique des recherches (ce que j’ai également apprécié dans mes études de psychologie), ainsi que les aspects historiques et humains de l’histoire de l’art. Certaines des ventes aux enchères avaient lieu après le décès des propriétaires, les œuvres étaient donc vendues par les familles des collectionneurs. En tant que spécialiste du domaine, il était très intéressant pour moi de rencontrer les collectionneurs eux-mêmes.
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Lorsque je travaillais chez Christie’s, la seule chose qui manquait était de passer plus de temps avec les œuvres elles-mêmes. Pendant mes études à Boston, j’ai participé à plusieurs expositions réussies à la galerie de l’Université de Boston. J’ai travaillé avec les œuvres de David Sally, Tunink et d’autres. Cela a été une expérience formidable. Tandis que chez Christie’s le contact avec le côté humain de l’artiste me manquait car j’ai toujours aimé travailler avec les artistes. Donc, après Christie’s, je suis passée à l’étape suivante et j’ai commencé à travailler dans des galeries.
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C’est à ce moment-là que vous avez commencé à travailler comme assistante du directeur au siège de la galerie Gagosian, sur Madison Avenue, et que vous avez plongé dans le tourbillon des événements artistiques actuels. Que signifie travailler dans l’une des plus importantes galeries d’art du monde ? Qu’est-ce que cette expérience vous a appris ?
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Avant de travailler à la galerie Gagosian, j’ai eu une autre expérience intéressante chez “Gasser & Grunert Gallery”, petite galerie de la région de Chelsea. Je n’y suis pas restée longtemps, mais j’ai eu le temps de travailler sur une exposition dont je suis très fière, la première exposition d’Urs Fischer à New York. Une semaine et demie avant l’inauguration, l’artiste est venu à la galerie et s’est installé au sous-sol, dans la salle de stockage des œuvres, où il a vécu et travaillé tout ce temps. Comme j’étais l’assistante du directeur, j’ai pu observer de près tout le processus artistique. Je voyais les œuvres finies quelques jours avant les visiteurs. Comparé au travail chez Christie’s, où tout était planifié du début à la fin jusqu’au moindre détail, cela a été une expérience très intense. Dans cette galerie, l’artiste était au centre de l’attention, alors que chez Christie’s cette place était occupée par l’œuvre d’art.
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Quelques années plus tard, j’ai vu les travaux de Fischer à la Biennale de Venise. J’ai été heureuse d’avoir eu la chance d’assister et de participer au tout début de son parcours artistique. Je pense que c’est à ce moment-là que j’ai ressenti l’envie de travailler avec des artistes émergents.
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Plus tard, j’ai réussi à obtenir un emploi à la galerie Gagosian, où je suis devenue l’assistante de Stefania Bortolamy. Elle était alors responsable des ventes au siège de la galerie sur Madison Avenue. J’ai également assisté Larry Gagosian lui-même. J’ai eu l’honneur de voyager avec lui et de passer du temps avec de grands artistes comme Cy Twombly, Jeff Koons et Diana Picasso. J’ai eu la chance de travailler avec d’excellents collègues comme Bob Monk (qui a été directeur de la galerie Gagosian à New York pendant 20 ans, travaillant avec Ed Ruscha et Richard Artschwager), John Good et d’autres. Je pense que la galerie Gagosian a connu son succès notamment grâce à la capacité de Larry à travailler avec des personnes talentueuses et à accepter leurs histoires individuelles. L’une des plus grandes qualités de Larry est d’exploiter le talent pour le bien de la galerie. En tant qu’équipe de divers professionnels, notre mission consistait à collaborer avec les artistes. J’aime beaucoup la capacité de Larry à planifier les carrières des artistes. De plus, faire partie de l’équipe de Gagosian est une expérience particulièrement enrichissante. J’ai rencontré de nombreux artistes et collectionneurs merveilleux ici, et j’ai aussi participé à de nombreux événements impressionnants. Cette expérience m’a appris qu’il est important pour les artistes non seulement de vendre leurs œuvres, mais aussi d’acquérir les traits institutionnels voire corporatifs ainsi que d’apprendre à travailler avec les galeries. Ce sont notamment ces aspects qui sont importants pour la carrière des artistes.
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Grâce à la galerie Gagosian, j’ai fait connaissance de la consultante en art Joanne Heyler (directrice de la Broad Art Foundation à Los Angeles). À cette époque, la profession de consultant en art était une nouveauté. J’ai donc commencé à apprendre ce métier avec avidité. J’ai tellement aimé ce travail que je le fais encore aujourd’hui, en aidant les collectionneurs à naviguer en toute confiance dans un écosystème artistique aux multiples facettes. Cela permet aux collectionneurs de mieux comprendre leurs propres aspirations esthétiques et de se mouvoir librement dans le monde de l’art avec sa diversité d’esthétiques, de matériaux et de significations.
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En 2004, vous êtes revenue à Paris et avez commencé à travailler comme directrice de la Galerie Maisonneuve, une petite galerie par rapport à Gagosian. Était-ce une décision consciente ?
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Gagosian est une galerie vraiment fantastique, mais je voulais me sentir utile. À mon retour en France, j’ai commencé à étudier à l’École du Louvre avec les professeurs Laurent Le Bon (président du Centre Pompidou) et Bernard Blistène (commissaire en chef du patrimoine, professeur d’art contemporain). En raison de mon éducation principalement américaine, ma connaissance du marché de l’art français était assez limitée. Toutefois, le marché de l’art contemporain à l’époque en formation empruntait beaucoup aux États-Unis, et cette découverte m’a donc été très appréciable.
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J’ai commencé à étudier le marché de l’art français notamment en travaillant à la Galerie Maisonneuve. La galerie travaillait alors avec Martin Le Chevallier, auteur du jeu Vigilance 1.0. J’ai apprécié le fait que la galerie travaillait sur la vidéo, internet et l’art interactif dès l’an 2000. Notre objectif était de vendre le travail de Chevallier à des collectionneurs, tout en le gardant librement accessible en ligne. C’était une décision controversée, un peu analogue au phénomène actuel de la NFT. C’est pourquoi j’ai aimé travailler avec cette galerie. Je pense que Grégoire Maisonneuve a été très courageux et clairvoyant.
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Avant de me lancer sur ma propre voie, j’ai travaillé à la Galerie Éric Mircher. Ce fut une expérience courte mais riche. L’une des raisons pour lesquelles je voulais travailler en France était l’opportunité de partager mes connaissances du marché de l’art américain. Pour cette raison, j’ai enseigné l’histoire de l’art pendant sept ans à l’école Sainte-Marie de Neuilly. J’ai beaucoup aimé partager mes connaissances et éveiller la curiosité des élèves.
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L’un de vos domaines d’activité est de travailler avec des collectionneurs privés et des sociétés. Cependant, il serait intéressant d’en apprendre plus sur votre propre collection. Quand avez-vous commencé à collectionner des œuvres d’art ?
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J’aime vraiment conseiller les collectionneurs d’art. Pour un collectionneur, la recherche d’une œuvre d’art est comme une histoire d’amour. Mon travail de consultante en art consiste donc à aider les autres à mieux comprendre le marché de l’art. Je ne parle pas seulement de mes clients.
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Dans ma propre carrière sinueuse, je n’ai jamais cessé de collectionner l’art. J’ai appris les bases de la collection d’art auprès de mes parents. Ils m’ont montré comment regarder les œuvres d’art et avoir un but en les achetant. C’est ainsi que j’ai commencé ma première collection dans ma jeunesse : des cartes postales de femmes de Deauville (j’étais alors fasciné par la mode française de Deauville). Plus tard, de retour en Amérique, j’ai commencé à collectionner les publicités des produits Coca-Cola. C’est ainsi que j’ai peu à peu appris à apprécier l’art du point de vue du collectionneur, et j’ai compris le rôle important que les connaissances jouent dans ce domaine d’activité.
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Kubra Kahdemi – Untitled – 2021 – Gouache on paper – Straight -Arrow Collection
Madeleine Roger-Lacan – Douce Obsession – 2021 – Oil on canvas – Straight -Arrow Collection

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Cédez-vous à la spontanéité pour acquérir des œuvres d’art ? Comment de nouvelles œuvres entrent-elles dans votre collection ?
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J’aimerais être spontanée, je devrais peut-être parfois l’être mais, malheureusement, je ne le suis pas. Toutefois, j’utilise mon intuition lorsque j’étudie les artistes. Il est très intéressant de suivre le parcours créatif d’un artiste. Je pense qu’il est important de savoir que l’artiste essaie au maximum de rester impliqué dans l’auto-expression visuelle. C’est-à-dire que l’artiste doit être prêt à tout afin d’exprimer ce qu’il veut exprimer, et c’est notamment ce que je recherche dans une collection. De plus, je prête aussi attention aux écoles et à l’éducation formelle. En effet, il existe des personnes naturellement talentueuses, mais le fait d’avoir reçu une éducation formelle est très important pour moi. C’est tout simplement l’un de mes critères personnels.
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J’ai acheté ma première œuvre d’art à Armory Art Fair. C’est alors que j’ai découvert Julie Baker. Elle était une artiste multidisciplinaire avec un large portfolio : vidéo, dessins et installations. Son art est très complexe, très conceptuel. J’ai acheté un de ses dessins. À l’époque, mes collègues ont été surpris par mon choix. Étrangement, cela m’a motivée encore plus car j’ai compris que nous sommes tous différents, chacun avec ses secrets, et, qu’à travers notre prédilection pour un certain art, nous pouvons exprimer ce qui resterait autrement inexprimé. Une autre chose que j’ai comprise, c’était que je donne la priorité aux femmes dans l’art. C’est pourquoi j’en ai beaucoup dans ma collection.
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Lors de l’un de nos précédents entretiens, vous avez mentionné que vous n’étiez pas attachée à votre collection. Vous avez dit qu’il est important d’apprendre à laisser partir les œuvres de sa collection, de les laisser vivre leur propre vie. Vous les laissez partir facilement ?
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J’aime ma collection tout comme j’aime mes enfants, c’est-à-dire que je sais qu’elle me survivra. C’est un aspect important pour moi. Il s’agit en fait d’un acte d’amour : une œuvre d’art qui ne transmet plus ce que je pensais être important de communiquer sur moi doit trouver un nouveau propriétaire. En vendant ainsi une œuvre d’art, je lui permets de continuer à vivre. C’est pourquoi je compare les œuvres d’art aux enfants : si vous souhaitez la réussite de votre enfant, vous devez accepter que, même si vous faites partie de son histoire, vous n’en êtes pas l’acteur principal.
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J’essaie toujours d’inculquer aux collectionneurs d’art avec lesquels je travaille l’idée qu’ils devraient acheter une œuvre d’art quand elle leur dit quelque chose, et la vendre quand il y a des changements dans leur vie. Autrement dit, une collection doit refléter les mouvements de leur regard et de leur vie.
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En 27 ans de carrière comme collectionneuse, j’ai eu la chance d’avoir Takashi Murakami dans ma collection, ce dont je suis très fière. Je mentirais en disant que je ne m’attache pas aux œuvres de ma collection. En fait, je m’y attache assez fort. Mais je ne suis pas attachée à l’appropriation de l’art. Tout cela mène à la fierté d’avoir eu la chance d’avoir tenu entre les mains un bonheur ou un autre. Lorsque je sens qu’une œuvre d’art m’a donné tout ce qu’elle pouvait me donner, il est temps de la laisser repartir dans le monde.
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Aujourd’hui, vous travaillez à Paris comme consultante en collection d’art pour des clients privés et des sociétés, et vous êtes spécialisée dans le marché mondial de l’art contemporain et émergent. Que pouvez-vous nous dire sur votre activité ?
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Il y a trois ans, j’ai créé ma propre société Straight Arrows Art Consulting. La société conseille des clients privés et des entreprises et se spécialise, comme vous l’avez mentionné à juste titre, dans le marché de l’art contemporain et émergent. L’un de mes objectifs est de montrer aux collectionneurs comment vivre avec les œuvres d’art, comment les présenter, les exposer et communiquer à travers elles. Je pense que l’art doit faire devenir un participant de nos conversations et nos débats. J’essaie de montrer aux clients que leur maison peut devenir un espace d’expression personnelle grâce aux œuvres d’art qu’ils collectionnent.
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Une autre chose importante est qu’en plus de ma collection privée, ma société a sa propre collection. J’utilise cette dernière pour investir dans l’art auquel je crois et que je veux soutenir. Mon objectif est de trouver le collectionneur idéal pour des œuvres très prometteuses. Idéalement, il devrait y avoir un fort lien réciproque entre le collectionneur d’art et l’œuvre d’art. Je crois que la collection d’art est une activité à vie. Il est donc important que les collectionneurs d’art se sentent à l’aise pour le faire. Du moins, c’est comme cela que je me sens.
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Miles Aldridge – In the Garden – 2017 – Photo- Privet Collection

François Malingrëy – L’Allongée – 2019 – Oil on canvas – Straight-Arrow Collection

Madeleine Roger-Lacan – Douce Obsession – 2021 – Oil on canvas – Straight -Arrow Collection
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Ce texte originale a été publiée dans le magazine lituanien « Lamų slėnis »
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Le rêve du scaphandre
Texte sur l’association philanthropique de collectionneurs Culturfoundry
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Aujourd’hui, nos vies semblent s’être remises sur les rails. Nous avions tellement soif d’une vraie vie que tous les confinements dus au Covid, qui nous ont privés du rythme de la vie pendant près de deux ans, sont déjà presque oubliés. Il est vrai que la vie virtuelle (lorsque nous étions enfermés chez nous, nous avions des possibilités très limitées de sortir et encore moins de rencontrer d’autres personnes) nous a privé de beaucoup de choses, mais pas seulement, car, pour nombre de personnes, cette période a été importante sur le chemin de la découverte de soi et la génération de nouvelles idées.
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Photo: Culturfoundry
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Le temps de la pandémie a été pour certains d’entre nous particulièrement créatif et productif. Après la période d’isolement due au coronavirus, de nombreux artistes du monde entier ont compris que les inconvénients du confinement pouvaient aussi avoir des avantages, et ils ont transformé les problèmes en opportunités. Ils ont compris qu’ils pouvaient encore être actifs dans ce monde artistique verrouillé, en persévérant dans leurs efforts pour créer et améliorer leurs sites personnels et leurs profils sociaux. Et pas seulement les artistes. Le monde des affaires non plus ne s’est pas endormi. Pendant la pandémie, plusieurs initiatives de soutien aux artistes ont été réalisées dans le monde entier. L’une d’entre elles est Culturfoundry, une organisation réunissant des collectionneurs d’art parisiens.
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Culturfoundry est une association philanthropique de collectionneurs qui promeut et soutient la scène de l’art contemporain. Elle a été fondée en 2020 par le collectionneur et juriste financier Frédéric Lorin qui est un mécène aidant divers artistes et associations de soutien à l’art contemporain. Il est également un membre actif de l’association franco-britannique Fluxus Art Projects, dont le but est la promotion d’artistes français auprès des institutions britanniques et vice versa.
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« J’ai créé CulturFoundry il y a deux ans pendant le confinement pour réunir collectionneurs et mécènes dans un but commun. J’ai souhaité aider les artistes que nous soutenons en leur donnant la possibilité d’améliorer leur visibilité grâce à des expositions, les mettre en scène avec le regard d’un collectionneur. Avec le commissaire d’exposition désigné, nous l’accompagnons dans la sélection des artistes, des œuvres exposées. CulturFoundry est une association philanthropique qui conçoit et finance intégralement des expositions. Les œuvres exposées sont à vendre et la quasi-intégralité des ventes vont à l’artiste. Nous ne touchons aucune commission et les membres de CulturFoundry sont des bénévoles. Tout au long de l’année, j’organise également pour les membres de CulturFoundry des visites d’atelier ou monte des événements artistiques afin de découvrir de nouveaux talents. Je vois un sens à cette activité, donc cela me donne beaucoup de satisfaction à la fois en tant que personne et en tant que collectionneur. Ainsi, tout le monde est gagnant de cette activité : les artistes obtiennent visibilité et réussite financière, et les membres de l’association, des mécènes passionnés d’art, nourrissent leur passion pour l’art. », a déclaré le fondateur de l’association Frédéric Lorin.
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Le fondateur de l’association Frédéric Lorin





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Pourquoi est-ce que j’écris notamment sur cette organisation relativement jeune ? Parce que, selon moi, son modèle de fonctionnement mérite notre attention. CulturFoundry ne distribue pas d’aide financière aux artistes juste « pour rien ». À mon avis, cela a été une grave erreur commise lors de la pandémie de coronavirus par les institutions publiques et les organisations privées du monde entier de distribuer des aides financières sans condition. Cela a endormi la société et sa créativité et accru les demandes pour toujours plus d’allocations.
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CulturFoundry, au contraire, demande aux artistes de faire beaucoup d’efforts pour être dans le viseur de ce groupe de collectionneurs. Tout au long de l’année, Culturfoundry organise des visites dans les ateliers d’artistes (ne disposant pas de galeries les représentant) et les invite à présenter leur travail. Bien sûr, lors des visites, les membres de l’association ont la possibilité d’acquérir les œuvres de l’artiste et de le soutenir ainsi financièrement. Toutefois, le principal objectif de l’association est d’organiser une fois par an une exposition d’art de grande ampleur (chaque année, l’association loue un immense espace pour l’exposition, sélectionne un commissaire invité, convie des collectionneurs d’art et des commissaires, organise des foires de contacts, etc.), où les artistes peuvent être largement présentés et plus visibles. Et c’est l’un des moments les plus importants pour un artiste : être visible.
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Le 11 octobre, Culturfoundry a organisé et financé l’exposition annuelle d’art contemporain « Le rêve du scaphandre ». Elle a invité comme commissaire de cette exposition la jeune Elora Weill-Engerer, actuellement très active sur la scène artistique contemporaine parisienne, qui a réuni 15 artistes multimédias : César Bardoux, Lucile Boiron, Esmeralda Da Costa, Marion Flament, Nicolas Floc’h, Alice Gauthier, Quentin Germain, Jérémy Gobé, Elsa Guillaume, Charlotte Heninger, Chloé Jeanne, Ange Leccia, Denis Macrez, Sandra Matamoros, Marguerite Piard.
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« En ce qui concerne la thématique, Cultur Foundry souhaitait dès le départ faire une exposition sur l’eau. C’est en travaillant sur ce sujet et en échangeant avec les artistes que j’ai davantage axé cette notion sur la question du corps, de la matière, et du temps. L’eau est une thématique qui en inclut beaucoup d’autres et je trouve cela passionnant de voir toutes les images, les médiums, les références que l’ensemble des travaux présentés à l’exposition traversent. En l’occurrence, je souhaitais donc moins approcher l’eau comme une notion fermée, isolée du reste, que dans le rapport du corps à l’eau, rapport qui peut se déplacer vers le rapport esthétique du spectateur à l’œuvre : immersion, contemplation, flottaison. », a dit Elora Weill-Engerer.
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L’objectif de l’association CulturFoundry, qui est d’apporter aux artistes débutants une visibilité supplémentaire à un moment important de leur carrière, devrait avoir un succès tout particulier cette année car l’exposition s’inscrit dans le cadre du programme VIP de « Art Basel. Paris + », l’une des plus grandes et importantes foires d’art du monde. Cette expérience enrichit les biographies créatives non seulement des artistes, mais aussi des commissaires. « En tant que curatrice indépendante, des organismes privés me commandent parfois des expositions, comme cela a été le cas avec CulturFoundry, qui est une association de collectionneurs et mécènes. Ce qui est intéressant, c’est de se confronter à d’autres besoins, d’autres intérêts et surtout d’accompagner des organismes qui ne sont pas des professionnels du monde de l’art dans cette expérience du commissariat. À l’inverse, cela m’a permis d’apprendre à répondre à un certain cahier des charges, comme le fait d’inclure certains artistes proposés par les collectionneurs. Tout cela donne du challenge à sa pratique ! », a affirmé Elora.
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Ce texte originale a été publiée dans le magazine lituanien « Literatūra ir menas »
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Jihee Han : Chuchotements de la monochromie
Jihee Han, peintre coréenne vivant à Paris, enchante par son calme. Tant par son regard que par son œuvre. Dans ses peintures délicates, on peut voir des montagnes enneigées, des cascades, des paysages de l’immensité du ciel et de la terre, des vibrations de l’océan. L’artiste transfère habilement les motifs de la nature et les fragments de souvenirs sur la toile, la transformant en univers mystérieux. Actuellement, l’artiste, dépassant sa zone de confort, est devenue live dans les espaces de la galerie parisienne « Galerie Odile Ouizeman », afin que chacun puisse observer les étapes de la création de ses oeuvres jusqu’au 29 octobre.
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Jihee, ça fait longtemps que je pense à t’interviewer. Quand j’ai vu vos oeuvres pour la première fois, je me suis demandé – d’où vient la paix et l’harmonie en elles, alors que vous vivez dans un quartier si animé de Montmartre. Parlez-nous un peu de vous – où vous êtes né, où vous avez grandi, ce que vous avez étudié.
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Je suis née à Busan et j’ai grandi à Séoul en Corée du sud. Et je me suis installée en France après mon licence en 2010. J’ai fait mes études «Art plastique» et obtenu le diplôme «Peinture» à Séoul. Quand j’étais étudiante, jusqu’à la troisième année j’ai essayé de prendre maximum des cours variés, dessin, gravure, sculpture, photographie et vidéo, peinture traditionnelle coréenne, peinture contemporain, histoire de l’art, philosophie contemporain, histoire de cinéma…etc., et à la quatrième année j’ai décidé de approfondir à la peinture. Et quelques années plus tard j’ai fait le master à la Sorbonne «Art de l’image et du vivant».
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Pourquoi as-tu choisi la peinture quand même ? Qu’est-ce qui vous a le plus attiré dans ce média parmi tous les domaines que vous avez essayés ?
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J’aime simplement métriser des pinceaux et composer des images dans une scène. Et aussi j’aime le langage pictual qui permet une distance avec la réalité, pas très direct. C’est-à-dire la peinture me permet une espace de l’imagination à mon intérieur.
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Qu’est-ce qui t’inspire créativement?
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Visuellement j’ai beaucoup nourri par des voyages. Depuis petite j’aime observer le courant de l’eau, le mouvement des nuages, le changement des couleurs du ciel…etc. Mais ce n’est pas que la nature qui m’inspire. Je pourrai dire que cela vient de ma vie, de tous mes expériences. L’amitié, des gens que je rencontre, la musique classique, l’espace où je travaille, la mort, des voyages…etc., tous est relatif.
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Les artistes dans leur vie créative ont parfois des sommités, des professeurs indirects, des personnalités qu’ils admirent et suivent. Les avez-vous aussi ?
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Ça change chaque période… à une époque c’était l’écrivain comme Pascal Quignard et à une autre époque c’était un peintre comme Mark Rothko et Jean Dégottex. Et maintenant Franz Liszt. J’écoute que « Douze études d’exécution transcendante » depuis des mois.
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Comment se passe ton processus de création ? Comment te prépares-tu à commencer une nouvelle œuvre, et quand sais-tu que la pièce est terminée ?
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Pour commencer une nouvelle œuvre j’attends ‘un bon moment’ pour peindre. Je passe beaucoup du temps pour attendre à mon atelier. ‘Un bon moment’, cela peut être très abstrait pour expliquer. Je dois avoir la tête claire, en forme physiquement et l’esprit tendu mais en même temps une sérénité de mon intérieur. Pour commencer une nouvelle œuvre, je n’ai pas besoin d’une image intégralement dans ma tête, ni besoin de chercher une idée ou l’inspiration. Je sais qu’ils existent déjà en moi et que je dois les faire sortir. Donc plutôt je fais du yoga ou écouter la musique pour arriver à ‘un bon moment’. Après quand ça commence, c’est très rapide. Je n’arrête pas prendre des décisions pour avancer une toile jusqu’à la fin. Pour le moment de terminer une œuvre, je ne peux pas expliquer comment je sais. Mais je sais. Peut-être quand je n’ai plus de doute.
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Lorsque j’ai visité votre atelier avec le groupe de collectionneurs d’art parisien « Cultur Foundry » et que j’ai vu vos peintures, je les ai trouvées exceptionnellement fraîches, pleines de minimalisme scandinave et remplies d’esthétique nordique. Comment décrirais-tu tes peintures monochromes par rapport au paysage pictural français?
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Depuis longtemps j’apprends vider ou simplifier des idées ou ma vie. Et j’essaie de faire le paysage qui est bien cohérent avec moi. Pour peindre, je ne réfléchis pas forcément pour ajouter quelque chose. Plutôt créer un rythme avec des minimum des éléments. C’est pour ça il y a le modeste dans mes palettes et souvent l’espace comme le vide (pas vide mais pas précisée). Alors quand je dois prendre une décision pour avancer une toile, j’évite souvent des premières idées qui m’arrivent et essaie d’éliminer maximum des choix. J’ai mal à généraliser sur le paysage pictural français mais c’est vrai qu’on voit pas mal des paysages colorés avec des figures depuis quelques années. Dans ce sens-là, peut-être c’est mieux comparer ma peinture avec la peinture abstrait. Parce que je peins le paysage mais c’est le paysage mental, je peins des rochers, l’eau, des branches et le ciel mais ce que je veux exprimer est l’énergie qui habite en eux, ce n’est pas exactement leurs figures qui m’intéressent.
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Comment as-tu réussi à apprivoiser Paris ? Les cultures coréenne et française sont très différentes. Comment as-tu réussi à combiner ces différences ?
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C’est vrai que les cultures coréenne et française sont très différentes, on pourra dire qu’il est presque opposé dans un certain sens. La Corée, c’est un pays qui a une vraie énergie pour avancer et qu’on est sensible et fort pour le changement. Par contre chez les français je trouve qu’il existe la tradition et la modernité ensemble dans la culture. Depuis mon adolescence je suis influencée par les cultures française comme la littérature et le cinéma. Donc j’ai mis pas mal du temps pour discuter vraiment avec les français à cause de niveau de la langue, mais je suis arrivée plutôt naturellement à un bon équilibre entre les deux avec du temps. J’essaie de prendre des avantages de chaque pays.
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Tu te sens heureuse à Paris en tant qu’artiste et en tant que personne ?
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Je suis à Paris depuis plus de 10ans et j’ai commencé à travailler ici donc je suis plus à l’aise. J’ai l’impression que je peut être comme je suis. J’aime la façon de communiquer et de partager des français.
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Actuellement, ton studio a déménagé dans un espace public – la Galerie Odile Ouizeman. Comment décrirais-tu le sentiment d’avoir des étrangers qui regardent ton processus créatif?
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Les premier et dixième jours ont été un peu étranges. Je n’avais pas une concentration totale. Mais j’ai réalisé que dans cette situation je dois accepter et compter sur une autre énergie, pas celle intérieure que je nourris tant dans mon environnement proche. C’est vraiment un travail non seulement avec la toile, mais aussi avec mon intérieur. Des enfants s’arrêtent de temps en temps dans la rue pour me regarder par la fenêtre, je vois sans cesse des voisins passer… Des visiteurs s’approchent de moi, certains passent périodiquement pour voir comment se déroule le processus de peinture et comment le travail évolue. Je vois que les gens s’y intéressent vraiment. Sentant le soutien des passants, je sens que moi aussi je commence à m’intéresser à m’adapter à cette nouvelle situation. Et au final, la prise de conscience que cela ne m’empêche pas nécessairement d’avancer avec la peinture m’inspire à aller de l’avant.
L’interview originale a été publiée dans le magazine lituanien « Literatūra ir menas »





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Philippe Tavaud – un chasseur d’art et d’émotions
La critique d’art Julija Palmeirao s’entretient avec le collectionneur d’art Philippe Tavaud
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Lunettes bleues et sourire sincère sont peut-être les principales caractéristiques du collectionneur d’art Philippe Tavaud. Toujours habillé avec style et entouré d’artistes et de confrères galeristes, Philippe participe activement aux processus artistiques français. Il se définit avant tout comme un Stakhanoviste de l’art qui nourrit son amour inextinguible pour l’art de plusieurs centaines de visites annuelles de galeries, musées, foires d’art et ateliers d’artistes. Sur son compte Instagram, vous pouvez trouver un éventail riche et complet d’événements artistiques, d’œuvres d’art et d’artistes. P. Tavaud collectionne non seulement l’art contemporain, est conseiller artistique et membre de jury de projets artistiques locaux et internationaux, mais il organise parfois lui-même des expositions et intervient dans le processus d’acquisition d’œuvres d’art.
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Vous êtes bien connu dans le milieu artistique parisien. Comment vous êtes-vous retrouvé dans ce milieu? Vous travaillez dans un domaine complètement différent.
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« Bien connu », peut-être est-ce un peu présomptueux (rire). Disons plutôt que je connais beaucoup de monde. C’est mon insatiable appétit pour l’art en général, et l’art contemporain en particulier qui me fait fréquenter chaque année beaucoup d’expositions dans les galeries et les musées, participer à de nombreuses foires d’art contemporain et visiter des ateliers d’artistes. Les événements faisant les rencontres, j’ai développé un important réseau relationnel. Ma passion pour l’art contemporain se nourrit aussi beaucoup de la chaleur des rapports humains.
Je travaille en effet dans un tout autre domaine, je suis Key Account Manager chez un éditeur américain de logiciels. Sphère privée et sphère professionnelle ne se rencontrent que rarement. L’art est mon jardin, mais pas un jardin secret puisque tout le monde connaît ma passion.
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Quand avez-vous commencé à collectionner des œuvres d’art? Qu’est-ce qui vous a inspiré cette démarche?
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Ma passion est ancienne mais le début de la collection est beaucoup plus récente. J’avais déjà acheté quelques œuvres classiques il y a 30 ans mais les premières acquisitions de pièces d’artistes véritablement contemporains ont débuté il y a seulement une douzaine d’années. Le rythme des acquisitions s’est accéléré d’année en année. Quand on aime l’univers d’un artiste, on souhaite en ramener un petit bout chez soi. Sans collectionneurs il n’y aurait pas d’artistes ; collectionner c’est aussi modestement participer à faire vivre ceux qui me donnent tant de plaisir en alimentant ma passion.
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Votre collection possède-t-elle un trait distinctif que vous utilisez pour choisir vos œuvres? Que collectionnez-vous?
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Aucune ligne directrice ne traverse ma collection. S’il y en une, seul un œil extérieur pourrait peut-être la déceler.
Seul le coup de cœur me guide. Je choisis rarement avec ma tête mais plutôt avec mes tripes. Mes choix sont irraisonnés car passionnés.
Je collectionne de la peinture beaucoup, mais du dessin aussi, de la photo, de la sculpture. J’ai un goût certain pour le figuratif même si je possède de nombreuses œuvres abstraites. Dans la collection se côtoient art contemporain surtout mais aussi art brut et art urbain.
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Êtes-vous un acheteur d’art spontané? Dans quelle mesure votre famille participe-t-elle à l’acquisition de nouvelles œuvres d’art?
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Comme je fonctionne au coup de cœur, il y a beaucoup de spontanéité dans mes achats même s’il m’arrive parfois de suivre longtemps un artiste, dont j’apprécie l’univers, avant de trouver la pièce qui me fasse « craquer ».
Depuis le début de cette interview, nous parlons de ma collection mais celle-ci est aussi celle d’un couple. Pour les œuvres les plus « impactantes » par leur prix, leurs dimensions ou par le sujet qu’elles traitent c’est un consensus qu’il nous faut trouver mon épouse et moi. Pour des pièces plus modestes, je m’autorise à les acquérir même si je sais qu’elles ne plairont peut-être pas à ma moitié. Il arrive aussi parfois que l’un offre à l’autre une œuvre.
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Avez-vous une histoire particulière à propos de votre collection?
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J’en aurais beaucoup à raconter car chaque acquisition est souvent celle d’une relation, le début ou la continuation d’une histoire avec l’artiste bien sûr mais le galeriste aussi parfois. À chaque œuvre son histoire particulière donc. Une anecdote néanmoins : mon fils, alors adolescent, avait particulièrement aimé une aquarelle d’un artiste américain alors même que jusqu’alors il estimait que nous dilapidions inutilement l’héritage (rire). Un soir, tandis que je me plaignais du froid dans la maison, il m’avoua qu’il avait coupé quelques radiateurs de peur que la chaleur n’abîme cette œuvre qu’il pensait fragile.
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Votre collection comprend de nombreuses œuvres de jeunes artistes. Pourquoi choisissez-vous d’acheter des œuvres d’artistes jeunes et inconnus?
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Il est vrai que notre collection est largement composée d’œuvres de jeunes artistes émergents (depuis qu’ils sont rentrés dans notre collection certains ont cependant vieilli et se sont vu consacrés).
Je ne suis pas milliardaire, donc le budget consacré à notre collection n’est pas intarissable. Choisir de jeunes artistes nous permet d’acquérir plus de pièces ou des pièces de plus grandes dimensions. Et quel bonheur quand vous êtes parmi les premiers collectionneurs d’un jeune artiste le voir rencontrer le succès, au-delà de la valorisation financière des pièces acquises qui nous importent peu, c’est la satisfaction d’avoir eu l’œil, de déceler en premier celui qui allait rencontrer le succès et de l’accompagner au fil des ans dans sa carrière.
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Comment Instagram est-il entré dans votre vie et qu’est-ce qui vous a rendu si actif dans le partage d’informations sur les expositions, les artistes et les œuvres d’art sur cette plateforme?
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Instagram me sert d’abord comme un bloc-notes personnel pour garder en mémoire les expositions, œuvres et artistes qui m’ont séduit ou interpellés. Et en second lieu comme un espace où partager simplement avec les autres ma passion de l’art contemporain. Instagram est aussi comme une carte de visite qui contribue à ma modeste notoriété et permet au monde de l’art contemporain de m’identifier. Les artistes me remercient fréquemment de partager leur travail et de nombreux followers m’encouragent souvent à continuer à leur faire découvrir ce qu’eux-mêmes ne peuvent pas voir, faute de temps ou parce qu’ils ne peuvent pas se rendre là où je vais.
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Sergey Kononov, « Cibiche », 2018, Huile et aérosol sur toile

A droite : Alexandra Hedison, « Found Painting #6 », 2017, Photographie Impression Jet d’encre sur papier qualité muséale 1/5


A droite : Michèle Mascherpa, « Sans titre (Taureau) », 2013, Technique mixte sur papier travaillé à l’envers

En arrière-plan : Philippe Azema, Wyllis Kezi, Thomas Verny
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Cette année, vous faites partie du jury du prix du jeune peintre balte Young Painter Prize. Le premier tour a déjà été sélectionné, vous avez donc déjà vu toutes les œuvres des prétendants au prix principal. Dites-moi, quelle est votre première impression de la jeune génération dans la région balte ?
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Les 80 dossiers d’artistes à voir ont représenté du travail d’autant que j’ai tenté de le faire très sérieusement. J’ai vu des choses très variées et je l’avoue de qualité parfois inégale mais toujours d’une grande fraîcheur. Une quarantaine d’artistes ont attiré mon attention et une vingtaine méritent pour moi d’être finalistes. J’ai bien évidemment un favori, mais chut, je ne vous dévoilerai rien avant le 18 novembre (rire).
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Quelle est votre opinion sur ce concours et autres concours similaires?
C’est bien que des concours soient organisés pour les artistes, d’autant plus quand ils sont jeunes. Cela leur permet d’accéder à une plus grande visibilité et pourquoi pas de lancer leur carrière. Au-delà de l’espoir de gagner peut-être, en confrontant leur travail à celui d’autres artistes, cela
leur permet également de se situer pour progresser encore. Déjà juré dans des prix en France, c’est la première fois que je me livre à cet exercice à l’étranger. Je suis impatient et très excité de me rendre à Vilnius au mois de novembre.
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L’interview originale a été publiée dans le magazine lituanien « Literatūra ir menas »
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L’esthétique de l’ennui ou un visage neutre
La critique d’art Julija Palmeirao s’entretient avec le duo d’artistes ELSA & JOHANNA
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Quand j’ai vu pour la première fois les photos de ce duo dans l’exposition collective qui était présentée à la galerie « H Gallery » à Paris (carte blanche à collectionneur Philippe Tavaud), ils ne m’ont pas laissé indifférente. Plus tard, les rencontres avec ces arts sont devenues plus fréquentes. Foire internationale de photographie contemporaine « Paris Photo », exposition personnelle à la galerie « La Forest Divonne », etc. Ce sentiment paradoxal qui me tourmentait en regardant leurs photos m’envahit: un regard pénétrant perçant mon cerveau; un silence rauque émanant des moments figés dans les photographies; la modestie mêlée à l’érotisme; scènes photographiques reconnaissables comme émanant de ma propre expérience, mais en même temps – comme si elles venaient d’une autre planète. Qu’est-ce que c’est? Mélancolie? Promesse? Reproche? Ennui? J’ai décidé de parler aux artistes de leur collaboration et de leur cheminement créatif commun.
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Tout d’abord, merci d’avoir accepté de faire cette interview. J’aimerais commencer par vous demander quand avez-vous commencé à faire de l’art à la fois officiellement et officieusement pour ainsi dire, à quel moment vous considérez le début de votre carrière et à quel moment avez-vous commencé à travailler ensemble.
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Elsa: Dès mon enfance je dessinais et peignais beaucoup. J’ai grandi avec des parents très créatifs qui travaillaient ensemble et étaient architectes. Ma mère m’a inscrite au beaux-parts de la ville de Bayonne dès 6 ans et j’y ai appris le dessin et la peinture jusqu’à mes 18 ans. Au lycée j’avais l’option arts plastiques où j’ai commencé la photographie. Je réalisais des autoportraits et je me prenais en photo avec des amis. Puis je me suis dirigée naturellement vers des études supérieures artistiques: une année aux Beaux-Arts de Rueil-Malmaison, 2 ans à la Cambre à Bruxelles où j’ai obtenu mon 1er diplôme en photographie puis j’ai intégré les Arts-Décoratifs de Paris en 2011.
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Johanna: J’ai commencé la photographie à l’âge de 13 ans et c’est instantanément devenu ma passion. J’ai moi aussi exploré ce medium en me mettant en scène avec des amies. C’est très vite devenu un moyen d’expression évident, avec lequel j’occupais tout mon temps libre. J’aimais profondément créer des univers esthétiques fort et développer des narrations autour de ces mises en scènes. A 18 ans je rentrais aux Beaux-Arts de Paris dans l’atelier d’Eric Poitevin où j’étudiais pendant 5 ans.
En 2014, nous étions toutes les deux acceptées dans le même programme d’échange universitaire à New-York, dans la très réputée « School of Visual Arts ». Nous ne nous connaissions pas encore mais étions toutes deux en 4ème année d’études aux Arts-Déco et aux Beaux-Arts. Nous nous sommes rencontrés à l’école, le premier jour de la rentrée. Cette rencontre a été évidente et notre connexion fulgurante.
Nous avons ensemble exploré la ville de New-York de long en large, et avons très vite développé une grande amitié. Nous avions pris l’habitude de nous assister mutuellement sur des projets photo et également dans des cours plus techniques de la School of Visual arts qui nous ennuyaient pas mal. Réaliser les exercices ensemble les rendait plus fun. C’est grâce à cette entre-aide que nous avons appris à nous connaître au travers de ce médium.
Le théâtre urbain de New-York et plus particulièrement les quartiers populaires de Brooklyn s’offraient à nous comme un vaste terrain d’exploration et de rencontres. C’est dans ces quartiers là que nous avons commencé à observer les gens dans la rue, à s’imprégner de ces identités si vivantes et si diversifiées.
En rentrant en France nous voulions à tout prix retourner à New-York et c’est ce premier prétexte qui nous a inconsciemment motivé à créer ensemble. Avec un projet artistique commun nous avions une vraie bonne raison d’y retourner. Et c’est ce que nous avons fait en débutant le projet « A Couple of Them » que nous avons réalisé sur 2 ans en retournant plusieurs fois là-bas.
Ce nouveau projet avait prit tellement de place dans nos vies qu’il nous a été évident de présenter un double diplôme Art-Déco/Beaux-Arts en se présentant pour la première fois comme un duo d’artistes.
Notre diplôme commun a reçu les « Félicitations » du jury des Beaux-arts de Paris en 2015 et cela nous a permis d’exposer un an plus tard au Palais des Beaux-Arts en 2016. Cette exposition nous a par la suite ouvert à de nombreuses opportunités.
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Comment décririez-vous l’expérience de travail en tant que duo d’artistes ?
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Elsa: C’est très enrichissant car c’est un échange et un partage continuel de paroles, d’inspiration, d’expériences. C’est très intense aussi car cela demande de mettre son Ego de côté et de penser à cette vision commune. On l’appelle le « troisième œil ». Après, dans la créativité pure quand nous sommes en train de réaliser un projet ensemble c’est fluide et nous comprenons très vite ou l’autre veut en venir ou quel regard elle peut poser sur telle ou telle chose. Nous sommes assez complémentaires et interchangeables dans les différentes étapes de travail en tout cas.
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Votre photographie est très émouvante. Quand je l’analyse, j’ai l’impression d’être dans un film à cause de la façon dont vous racontez des histoires par scénographie visuelle. Comment naissent les histoires que vous visualisez dans votre photographie. Laquelle d’entre vous décide de la scénographie ? Comment décidez-vous laquelle d’entre vous doit être dans le cadre (lorsque vous n’êtes pas tous les deux dans le cadre)?
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Les histoires que nous mettons en scène ou qui émanent naturellement de telle ou telle image proviennent de plusieurs éléments qui s’assemblent comme un puzzle magique.
Entre le décor que nous avons d’abord observé, puis sélectionné puis dans lequel nous avons projeté un personnage, s’ajoute la lumière, l’ambiance qui s’en dégage puis arrive le personnage joué, incarné, avec son caractère, son attitude, son émotion. C’est tous ces éléments de mise en scène réunis qui nous permettent de raconter une histoire ou de suggérer une tension dramatique.
Nous choisissons ensemble les décors finaux et ensuite c’est au travers de la dimension performative de nos jeux qu’intervient l’acte de la photographie. Quand nous nous portraiturons l’une l’autre nous souhaitons capter l’essence et la vérité du personnage dans ce court extrait de vie qui lui appartient. Il n’y a pas de règles si ce n’est que nous cherchons à croire en lui et à être transporté. Ce qui est sûr c’est que nous recherchons dans chaque photographie à proposer un indice différent d’une image à une autre. C’est l’assemblage de toutes les images d’une même histoire, avec parfois des natures-mortes et paysages, qui vont donner cette sensation « d’extraits de film ».
Quand nous sommes toutes les deux dans l’image, nous cadrons ensemble ou l’une propose un cadre et l’autre pose à l’intérieur de celui-ci et, quand nous sommes convaincues toutes les deux de celui-ci, nous jouons ensemble à l’aide d’une télécommande à l’intérieur de ce cadre.
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Votre exposition actuelle à la Galerie La Forest Divonne – Paris m’a donnée envie de vous parler dans cette interview. Comment est née cette série de thèmes médicaux et cosmiques. Pourquoi? Que voulez-vous dire avec vos photographies?
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Cette carte blanche nous a été proposée par Gael Charbau, directeur artistique d’Universciences. En prévision des travaux de rénovation du Palais de la Découverte et avant sa fermeture temporaire, avec le directeur ils recherchaient un photographe pour faire état de mémoire des lieux. Nous avons été sélectionnées et nous faisons donc suite aux premières photographies d’archives du Palais que Robert Doisneau avait réalisé en 1948.
Après avoir arpenté le Palais plusieurs fois, nous avons pu visiter les lieux ouverts au public, emblématiques du Palais mais aussi les coulisses, les bureaux, les ateliers de menuiserie, les laboratoires où dorment les rats et où le public n’était pas autorisé de circuler.
C’est cet aspect de découverte des lieux « derrière le rideau » qui nous a donné la sensation d’être plongées dans une capsule temporelle. C’est cette sensation première de perte de repères qui nous a guidé pour créer des personnes et des mises en scènes ou des inspirations et des références de l’imaginaire collectif très diverses se côtoient. Nous voulions avant tout rendre hommage à ce lieu magique de découverte et d’apprentissage. Nous souhaitions aussi partager notre regard singulier sur le Palais et réinterprétant ce que nous en avions retenu. Naturellement nous avons eu envie de créer des mises en scène narratives qui pourraient transporter le regardeur dans un monde imaginaire ou les temporalités se mélangent ou les ambiances poétiques et humoristiques se croisent et renvoient à des sensations enfantines, mais aussi des sensations de contemplation, de lassitude, de rêverie…
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En travaillant en duo, dans un sens, vous perdez votre caractère d’artiste individuel. Cela fait-il une différence dans votre identité d’artiste?
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Notre travail est constitué d’énormément d’étapes de création, allant de l’acte de la photographie pure jusqu’à l’édition des images, en passant par un travail de stylisme, de décorateur, de maquilleur, coiffeur, scénographe, acteur etc. Toutes ces formes de création nous permettent à chacune de nous exprimer de manière individuelle dans le processus de création commun et nous permettent aussi d’avoir de l’espace individuel en tant qu’artiste. Pour ce qui est de la signature commune, je pense que nous sommes plus intéressées par notre œuvre en elle même, comme deux parents regardent leur enfant, que par l’égo et le rayonnement personnel que celle-ci nous apporte. Nous avons toutes les deux une personnalité artistique différente, complémentaire mais différente et nous avons mutuellement conscience de ces richesses que l’autre peut nous apporter.
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Comment décririez-vous votre position dans le monde de l’art contemporain? Voyez-vous votre position en tant qu’artiste basé à Paris ou plus international? Qu’en pensez-vous sur la régionalisation des artistes en art contemporain: Scandinaves, Baltes, Sud, etc. Il y a trente-cinquante ans, il y avait de nettes différences et distinctions régionales. Mais quelle est la situation dans le domaine de la photographie à votre avis aujourd’hui?
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Nous sommes des artistes françaises mais nous avons l’ambition que nos œuvres soient vues et diffusées à l’international également. Nous pensons que c’est très important que les œuvres d’un artiste soient confrontées à un autre public que son pays natal et à d’autres cultures. C’est grâce à cela que l’œuvre d’une artiste se voit prendre de l’ampleur, lorsqu’il y a une multitude de regards qui se posent dessus. Nous créons pour partager et transmettre. De plus, étant donné la dimension esthétique de nos images, qui ont pour vocation de parler à un certain imaginaire collectif, il est important pour nous de se considérer comme étant des artistes internationales, aussi car nous créons beaucoup à l’étranger et que nous sommes très intéressées par les différentes cultures et territoires.
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De nombreux artistes, en plus de leur pratique artistique de base, utilisent une variété d’autres techniques pour exprimer leurs idées. Vous utilisez aussi souvent de l’aide visuelles dans vos expositions, comme peindre des murs ou exposer des objets individuels (comme des miroirs, tapis, etc.). Mais fondamentalement, vous n’utilisez toujours que la technique photographique classique. La photographie vous suffit-elle comme principal moyen d’expression?
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Depuis 2019 nous explorons la scénographie pour étendre nos mise en scènes photographiques jusqu’à l’espace d’exposition. C’est une bonne manière pour nous de proposer un univers hybride et des accrochages immersifs (dans la mesure du possible). Comme une mise en abime de notre manière d’aborder la mise en scène, il nous est très important de pouvoir choisir la couleur d’un mur, la texture d’un sol, tel ou tel objet qui viendrait ajouter un indice à la série présentée par exemple.
Nous réalisons également des films en alternance de notre travail photographique. Ces deux médiums se renvoient l’un et l’autre constamment et nous aimons passer de l’un à l’autre car la manière d’aborder et de composer l’image est alors différente. Nous avons par exemple, réalisé un moyen-métrage de 42 minutes en 2018 « Tres Estrellas » qui se déroule sur l’île de Fuerteventura aux Canaries où nous jouons chacune deux personnages. Nous sommes photographes et réalisatrices.
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L’esthétique de l’ennui – c’est ça que je resens quand je regarde vos photographies. Les héroïnes de votre photographie semblent figées dans le temps, dans l’instant. Et ce moment d’inactivité me semble infiniment esthétique et envoûtant. Est-ce le message que vous voulez faire passer dans votre travail?
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Effectivement, l’esthétique de l’ennui et de la mélancolie est présente dans notre travail, car c’est sans doute une émotion que nous avons beaucoup côtoyée étant jeunes. Toutes deux originaires de provinces, nous avons côtoyé une jeunesse rurale en proie à l’ennui et à l’absence. C’est ce sentiment très particulier que nous reproduisons instinctivement dans nos images et dans nos histoires. Ce qui nous intéresse c’est cet espace hors du temps, hors de toute action où nos personnages sont finalement perdus dans leurs pensées. Le regardeur le ressent et c’est grâce à celà qu’il peut se projeter dans une histoire : l’histoire qu’il perçoit des images mais aussi sa propre histoire individuelle qui retranscrit sur les visages que nous incarnons.
Ces visages neutres, parfois fermés, sont les visages d’individus authentiques, sans représentations ou “faux-self”. Ils sont les visages des gens dans la rue qui rentrent du travail, les visages absents qui constituent le monde et qui s’extraient des représentations publicitaires et médiatiques. Lorsque quelqu’un porte un visage neutre, c’est aussi une porte ouverte pour l’observer, le décortiquer, l’analyser sans jamais qu’il détourne le regard pour nous voir. Notre travail parle aussi de la solitude, sans être une critique de celle-ci, il rappelle seulement que parmi ces millions d’individus qu’on croise chaque jour, nous sommes tous seul dans notre intériorité profonde.
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Merci.
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RENCONTRE ENTRE JULIJA PALMEIRAO et CHRISTIAN NOORBERGEN
Commissaires de l’exposition
(Propos recueillis par Chantal Vérin, critique d’art)
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Le 17 juin, une exposition collective d’artistes lituaniens et français a été inaugurée au Musée national M. K. Čiurlionis à l’initiative de la galerie d’art contemporain « Menų tiltas ». Cette exposition commémorait le 110e anniversaire de la mort de l’artiste, compositeur et peintre de génie lituanien Mikalojus Konstantinas Čiurlionis (1875-1911). Elle touchait aussi un sujet sensible d’aujourd’hui : être ensemble. L’année de la pandémie s’est avérée être un défi pour tous dans le monde entier. Les artistes plasticiens ont été particulièrement frappés car, après la fermeture des galeries et des musées, ils ont été laissés dans un isolement complet. Nous avons transféré nos vies en ligne où nous avons continué à nous aimer et à nous détester. En effet, nous avons tous eu la chance d’apprécier la vraie valeur de toutes sortes de libertés. Ce fut une époque où nous avons fait face aux maux de notre société et découvert que des publications imprudentes sur les réseaux sociaux peuvent faire des ravages dans nos vies et polariser l’ensemble de la société.
C’est pourquoi, lors de cet événement, les artistes ont choisi de parler principalement de lumière, de liberté, de libération, de purification et de renaissance. Les artistes participant à l’exposition – Thierry Dalat, David Daoud, Hélène Duclos, Manu Rich, Julien Allegre, Jean Pierre Ruel, Francisco Sepulveda, Rūta Jusionytė, Vilmantas Marcinkevičius, Vytenis Lingys, Adelė Liepa Kaunaitė, Audronė Petrašiūnaitė, Miglė Kosinskaitė, Martynas Gaubas ir Algimantas Šlapikas – en ont parlé à travers leurs peintures et sculptures.
À cette occasion, j’ai invité les commissaires de l’exposition Julija Palmeirao et Christian Noorbergen à partager leurs réflexions sur cette exposition et l’art d’aujourd’hui.
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Pourquoi pensez-vous que nous avons besoin d’expositions pluriculturelles, comme « L’Homme et le Poisson » ? Cet élargissement est-il toujours pertinent aujourd’hui ? Qui en a le plus besoin : les artistes ou leur public ?
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Christian Noorbergen : L’art se nourrit de rencontres et d’altérité. S’il ne se concrétise pas réellement par ces fructueux échanges, l’art sans frontière n’est que vaine utopie. Sortir de soi est gage d’ouverture et de possible métamorphose. Une très grande exposition d’art balte a eu lieu récemment à Paris. Exposer à Kaunas, pour les artistes français, est à la fois une très belle aventure, une grande découverte et un enrichissement certain. Une telle exposition pluriculturelle, loin de toute routine culturelle, oxygène le mental et secoue les habitudes. Cette ouverture, avec la relative prise de risques qu’elle suppose, est une nécessité vitale pour les artistes et pour le public. Elle crée un dialogue sain, une émulation positive. Elle pourrait être un modèle pour toute l’humanité.
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Julija Palmeirao : Tout d’abord je suis très reconnaissant à Edvidas Žukas, directeur de la galerie Menų tiltas, de m’avoir invité à participer à ce projet. Ce genre de collaborations biculturelles, présent dans le passé, restera à l’avenir comme l’un des moyens les plus intéressants de rencontrer toutes les richesses de l’art. Nous sommes tous gagnants, spectateurs et artistes. La Lituanie a une grande communauté francophone qui attend toujours avec impatience les artistes français. Et il y a aussi un grand intérêt pour l’art balte en France, en ce moment. En présentant deux cultures dans une seule exposition, nous voyons une image bien concentrée de l’art actuel de nos deux pays.
De telles collaborations stimulent les artistes. Il est important de voir ce que font les autres dans le monde et quelles sont les tendances actuelles, tout en s’évaluant en conséquence. Les artistes bénéficient de commentaires, et d’une vraie confrontation avec le public et leurs collègues. Cela aide à densifier leur création.
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Cette exposition est réalisée avec des peintures et des sculptures. Que se passe-t-il avec le médium de la peinture et celui de la sculpture aujourd’hui ? Quels sont les défis auxquels ils sont confrontés?
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Julija P. : La mondialisation a un impact sur tous les pays. Spécialisée dans la peinture, j’hésite à évaluer la situation de la sculpture dans l’art contemporain. Mais, en dépit des nombreuses tentatives pour l’enterrer depuis les années 60, la peinture est plus vivante que jamais. C’est évident pour moi en observant l’évolution de l’art contemporain.
Aujourd’hui, d’autres tendances commencent à apparaître et nous voyons de nombreuses similitudes entre les styles de peinture, les tendances expérimentales et les thèmes abordés. En comparant les artistes lituaniens et français présents dans notre exposition, on peut dire qu’il y a, entre nos artistes, plus de similitudes aujourd’hui qu’il y en avait naguère.
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Christian N. : La sculpture, plus rare de nos jours, est la plus ancienne des langues de l’humanité. Sa rareté la protège des faiblesses du temps et des ordinaires contingences. Les peintres adhèrent davantage aux mouvances de l’histoire de l’art et collent davantage au présent, quand les sculpteurs ont sans doute un idéal plus rustique que celui des peintres. L’espace est leur domaine, quand les peintres, paradoxalement plus abstraits, disent tout en deux dimensions. Les réunir permet d’atteindre toutes les couches du mental, sans privilégier une direction du regard. Parfaite complémentarité. Ces expositions créent un impact conscient et inconscient plus puissant.
Le défi des sculpteurs est d’exister dans un monde où règne l’image. Le défi des peintres est d’exister dans un monde saturé d’images de surface.
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Christian, vous participez une nouvelle fois à des collaborations avec des artistes lituaniens. Quelle est votre impression de la situation de l’art lituanien ? Quelle impression vous ont laissé les artistes lituaniens participant à cette exposition ?
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Christian N. : Je suis admiratif de la totale authenticité des artistes de Lituanie et tout autant de leur très juste présence dans l’art contemporain. La France est partiellement gagnée par les travers de l’hypercontemporain et n’échappe pas toujours à la fabrication de pseudo-transgressions dites artistiques. Les artistes lituaniens, certains sont d’ailleurs devenus des amis auxquels j’ai rendu visite dans leur atelier, échappent totalement à ces dérives dé-créatrices. Et le public est d’une fraîcheur et d’une ferveur qui m’impressionnent et me ravissent. En France, le public est parfois un peu blasé, surtout à Paris. La dignité des artistes ici présents et leur courage sont d’une grande dignité. J’ai beaucoup d’estime pour eux.
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Julija, vous aussi aviez déjà des collaborations avec des artistes français avant cette exposition. Quelle est votre impression de la situation de l’art français ? Quelle impression les artistes français participant spécifiquement à cette exposition vous ont-ils laissé?
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Julija P. : « L’Homme et le Poisson » n’est pas ma première collaboration avec des artistes français au cours de ma carrière. Ma première collaboration a été la belle exposition d’artistes français et lituaniens à la Galerie Nivet-Carzon. J’ai eu la chance de découvrir le contexte local de la peinture et de la photographie dans l’exposition Ultramémoire en 2011.
Voir les œuvres d’artistes français m’a agréablement surprise. Le contexte général m’avait laissé une très bonne impression. Pleines de sensualité et de sérénité, les peintures de Thierry Dalat sont tellement techniques et émotionnellement rêveuses. Les œuvres de David Daoud et Jean Pierre Ruel sont expressives, énergiques et mystiques, comme des scènes de légendes et mythes anciens. Je suis fascinée par la palette de couleurs de Manu Rich. Les traits expressifs émotionnels sont si légers qu’il semble que l’œuvre acquiert facilement un effet 3D. J’aime beaucoup l’atmosphère imprévisible qui se cache dans leurs toiles.
Les œuvres colorées et percutantes de Francisco Sepulveda, d’origine chilienne, donnent à l’exposition une riche apparence mystique. Des animaux fictifs racontent des histoires incroyables. Les peintures d’Hélène Duclot suscitent en moi de très riches émotions, car l’artiste maîtrise remarquablement la couleur et ses images peintes permettent au spectateur de s’embarquer sur le chemin de ses histoires.
J’aime regarder les sculptures de Julien Allègre sous un angle différent. Il semble que l’artiste invente une forme parfaite sous tous les angles. Les sculptures de Ruta Jusionyte m’attirent par leur énergie naturelle, comme le sens ouvert de la sensualité, de la pudeur et du désir.
Mon impression générale de la situation de l’art français, c’est la nudité, au sens métaphorique. Je ressens leur liberté et leur vérité. Et cela me donne beaucoup de plaisir en tant que critique d’art.
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Christian, vous avez une grande expérience dans le domaine de l’art français. La relation entre les artistes et le commissaire d’exposition que vous êtes a-t-elle changé de manière significative depuis le début de votre carrière ?
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Christian N. : La surenchère médiatique fait que la notoriété de quelques très grands commissaires d’exposition l’emporte parfois sur celle des artistes exposés. Cependant les difficultés actuelles des artistes pour exposer en France, dans une époque globalement peu favorable à l’art, rend le rôle des commissaires plus important qu’autrefois. Une plus grande proximité relationnelle avec les artistes s’établit davantage, des liens de confiance, de complicité et d’amitié se créent au fil des années. Nous sommes dans le même bateau. Il faut ramer. Je me considère comme un passeur, ou un transmetteur. Les artistes le méritent.
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Julija, que pensez-vous d’avoir organisé une exposition avec Christian, représentant d’une autre génération, et critique d’art bien connu en France et dans le monde ?
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Julija P. : Le fait que j’ai pu travailler avec le critique d’art, commissaire d’exposition, poète et voyageur Christian Noorbergen est pour moi un grand honneur et une grande responsabilité. C’est un grand plaisir de travailler avec un professionnel de ce calibre pour préparer cette exposition. La ponctualité, la responsabilité, le respect de ses engagements et sa précision sont une grande leçon pour moi. Et les textes qu’il écrit sont un excellent exemple de la façon dont un critique d’art vit une œuvre d’art.
J’ai toujours admiré la capacité des gens à partager leurs connaissances. Par conséquent, je crois que c’est une action nécessaire de la vie moderne – collaborer autant que possible avec des personnes d’expériences et de générations différentes.
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